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JUIN 2022 – LE MONDE diplomatique 28

Deux ondes, deux mondes VINGT avril 2022. Finalistes de l’élection pré- sidentielle française, M. Emmanuel Macron et Mme Marine Le Pen débattent à la télévision entre les deux tours. «Vous parlez à votre banquier quand vous parlez à la Russie, Mme Le Pen ; vous dépendez du pouvoir russe », tance M. Macron, en référence au prêt bancaire accordé par une banque russe au Front national, en 2015. Atlantiste et militant de l’Union européenne, le chroniqueur géopolitique de France Inter, Pierre Haski, salue le lendemain la « punchline » du président sortant. Ce dernier aurait « réussi à jeter le doute sur l’autonomie réelle de Marine Le Pen vis-àvis du pouvoir russe, malgré sa condamnation de l’invasion de l’Ukraine ». Conservateur et nationaliste, l’éditorialiste international d’Europe 1 Vincent Hervouët tient un discours opposé : «Alors est-ce qu’une dette implique une dépendance ? On peut y croire ou on peut balayer la calomnie comme l’a fait Marine Le Pen en relevant que les services de renseignement le sauraient et le diraient, si les Russes dictaient sa ligne politique au Rassemblement national. »

PAR DAVID GARCIA *

aucune chance de survie si elle n’est pas unie dans le rapport de forces avec la Chine. J’ai forgé cette position quand j’étais à Pékin », nous confie celui qui fut le correspondant de Libération en Chine au début des années 2000 (2). C’est d’ailleurs le pays le plus cité dans ses chroniques (1 214 occurrences), contre 1 119 pour les États-Unis et 975 pour la Russie, entre le 1er août 2018 et le 22 avril 2022. «Non partisan », Haski l’est d’une façon particulière.

Sur le fond comme sur la forme, le traitement du débat présidentiel éclaire ce qui sépare les deux chroniqueurs qui interviennent du lundi au vendredi, à l’heure de plus grande écoute, dans la matinale de leur station.

En voie de disparition dans l’audiovisuel, la chronique internationale s’est évaporée des ondes de RTL. «On ne ressent pas une demande forte de la part de nos auditeurs », euphémise Jacques Esnous, directeur de l’information de la grande radio populaire. Autrefois, Radio Luxembourg, ancêtre de RTL, regardait vers le grand large. Figure des médias de l’aprèsguerre, Geneviève Tabouis y a commenté la politique étrangère pendant trente ans. « Le caractère prophétique de ses interventions s’affirmait invariablement par le fameux “Attendez-vous à savoir”, cela revenait à conjuguer l’événement au futur proche », précise son biographe, l’historien des médias Denis Maréchal (1). Fille et nièce de diplomates de haut rang, Tabouis relayait les positions du Quai d’Orsay, où elle avait ses entrées. Maréchal signale la « grande fierté [de la journaliste] de pouvoir accompagner » la politique étrangère du général de Gaulle, « qui ne devait jamais s’en plaindre ». Aujourd’hui comme hier, sauf exception, les éditorialistes s’alignent globalement sur les options gouvernementales.

Haski vitupère d’une voix monocorde, mais contre Moscou, Pékin, les « illibéraux ». Au nom du gentil camp occidental dont, par ailleurs président de Reporters sans frontières, il porte les valeurs en bandoulière. Éditorialiste à France Inter et à L’Obs, après avoir été journaliste à Libération puis à Rue 89, Haski appartient à la famille « progressiste », tendance centre gauche – un point de vue qu’il rejette : « Je défends une ligne non partisane. Ma conception, c’est que, dans la réorganisation du monde, l’Europe n’a

* Journaliste.

Comme beaucoup de journalistes, il se passionne pour les « infox (3) ». Le mot « rumeur » apparaît dans dix-neuf billets. Mais, sous couvert de débusquer une fake news prétendument pro-Poutine, le chevalier blanc Haski transforme un fait historique en ragot. «Mikhaïl Gorbatchev, le dernier président soviétique, assure que les Américains lui avaient promis que l’OTAN [Organisation du traité de l’Atlantique nord] ne s’étendrait pas à l’Est, ce qu’elle a fait ; mais il n’existe aucune trace écrite de cette rumeur [sic] qui a la vie dure », assénait-il le 2 décembre dernier. À ceci près que cet engagement, certes oral, n’était pas une rumeur, comme l’attestent des archives diplomatiques récemment déclassifiées (4). Ministre des affaires étrangères français quand furent menées ces tractations, en 1990, M. Roland Dumas confirme l’existence de la promesse américaine : «Cette discussion a bien eu lieu. Je l’avais soutenue moi en premier et les Américains aussi. Mais la promesse n’a jamais été écrite. Ensuite, les Américains ont fait comme si elle n’avait pas eu lieu (5). » Ni la publication des propos de M. Dumas, ni celle de nouveaux documents confirmant cette promesse orale dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel (6) n’ont ébranlé les certitudes de Haski.

Pro-occidental, Hervouët l’est également, à sa manière, polémique, teintée d’ironie et « réac », comme il se définit lui-même. Recruté par Europe 1 en 2017, le chroniqueur fait entendre une voix assez originale dans le concert général des médias hexagonaux : atypique – un peu –, fidèle à son employeur – beaucoup –, tant ses éditoriaux se coulent dans le moule ultraconservateur du nouveau propriétaire. M. Vincent Bolloré s’est emparé d’Europe 1 à l’été 2021. Catholique traditionaliste, le milliardaire breton a dû apprécier la chronique du 3 septembre, juste après son acquisition. « En France, il n’y a pas un seul homme politique qui remette en question la légalisation de l’avortement. Ce serait un suicide. C’est tellement tabou que personne ne s’étonne par exemple qu’il y en ait deux fois plus qu’en Allemagne », estimait Hervouët à propos d’une loi texane restreignant le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Moins proaméricain quand les démocrates sont au pouvoir, il ironise sur les convictions religieuses à géométrie variable de M. Joseph Biden : «C’est quand même un drôle de paroissien que ce président catholique qui garde un chapelet dans sa poche et le fait savoir à tous, mais part en croisade pour l’IVG. » Quand l’ex-ministre de l’immigration

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danoise, Mme Inger Støjberg, est jetée en prison « pour avoir illégalement ordonné la séparation de couples de demandeurs d’asile », le chroniqueur d’Europe 1 lui rend un hommage enjoué. « Inger Støjberg, c’est la réaction à visage hilare, relaie-t-il. Elle met les rieurs de son côté, elle nargue, elle ose. Elle a osé confisquer les biens des migrants qui débarquaient avec plus de 1 300 euros en poche. L’État n’a pas à payer l’aide sociale de ceux qui peuvent le faire euxmêmes. » On le retrouve dans les « débats » à sens unique de CNews, la chaîne d’information en continu de M. Bolloré, où l’éditorialiste d’Europe 1 dispose également de son rond de serviette.

CHAPERONNÉ par le service de communication de sa station, le chroniqueur hésite à nous parler puis, enfin, accepte un entretien. Intarissable, il ponctue son récit d’anecdotes souvent imagées. «Pierre Haski est un pédagogue. Pour ma part, tel un mauvais élève au fond de la classe, je n’arrive pas à adhérer au récit médiatique ou politique », plaisante-t-il. Les deux journalistes ont coanimé sur LCI une émission mensuelle, dans les années 2000. En partenariat avec le quotidien Libération, «Ligne de front » proposait un reportage à l’étranger. Concomitamment, Hervouët présentait la quotidienne «Un jour dans le monde ». La chaîne du groupe TF1 était alors dirigée par M. Jean-Claude Dassier, un patron aux « options libérales bien connues », souligne Hervouët. M. Dassier, aujourd’hui vice-président de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles, intervient régulièrement sur… CNews.

« L’Union européenne est une démocratie quasi censitaire. Quand un truc ne marche pas, c’est qu’il n’y a pas assez d’Europe », ironise Hervouët. Ce bon catholique s’écarte du credo fédéraliste prêché par les médias dominants. Sur France Inter, cette religion communautaire eut pour évangéliste en chef Bernard Guetta. Chroniqueur géopo litique vedette de 1991 à

GÉRARD FROMANGER. – « Pleut », de la série « Questions », 1977

2018, il a donc cédé la place à Haski, tout aussi aligné sur l’étoile du Berger bruxelloise.

En 2005, cette orientation partiale conduisit la radio publi que à surreprésenter les défenseurs du « oui » dans les tran ches d’information consacrées au référendum relatif au traité constitutionnel européen. À contre-courant du corps électoral, en particulier populaire, qui votera « non » à 55 %. Avec Stéphane Paoli, matinalier de France Inter à l’époque, Guetta était le plus virulent partisan du traité. « Nous apparaissions comme des sortes de militants du “oui”. (…) C’était une erreur. D’un point de vue éditorial, je me suis trompé. J’étais convaincu que c’était formidable », admet Paoli dans un livre-enquête sur France Inter (7).

À l’aube de sa dernière saison au micro de la radio publique, Guetta déclare sa flamme à M. Macron « l’Européen ». «Ce si jeune président occupe désormais une place à nulle autre pareille sur la scène internationale et maintenant européenne », s’extasie-t-il (27 septembre 2017). Aux peuples du monde, le président français apporterait « les lumières de Paris ». C’est le titre de la chronique géopolitique du 8 décembre 2017. Extrait : «À Alger, il avait autant séduit les plus hauts responsables que les passants du centre-ville avec lesquels il avait souhaité le dialogue. En Afrique noire, son pingpong avec les étudiants de Ouagadougou a dépoussiéré l’image de la France dans ses anciennes colonies. » Le 27 mai 2019, Guetta était élu député européen sur la liste macronienne «Renaissance ».

Sur France Inter, cette orientation progouvernementale semble vouée à se réincarner dans n’importe quel « nouveau » chroniqueur de politique étrangère du « 7-9 ». Simultanément, la prise de pouvoir de M. Bolloré parachève la droitisation d’Europe 1. Une autre manière de voir le monde, non alignée sur Washington, Bruxelles, Paris ou Moscou, est-elle possible ?

(1) Denis Maréchal, Les Dernières Nouvelles de demain (18921985), Nouveau Monde Éditions, Paris, 2003.

(2) Entretien avec l’auteur réalisé pour l’enquête « France Inter, écoutez leurs préférences », Le Monde diplomatique, août 2020.

(3) Lire Chloé Bonafoux et Pierre Rimbert, « Le monde au saut du lit », Le Monde diplomatique, septembre 2019.

(4) Lire Philippe Descamps, « “L’OTAN ne s’étendra pas d’un pouce vers l’est” », Le Monde diplomatique, septembre 2018.

(5) Catherine Nay, « Le dernier mousquetaire », Le Journal du dimanche, Paris, 3 avril 2022.

(6) Klaus Wiegrefe, « Neuer Aktenfund von 1991 stützt russischen Vorwurf », Der Spiegel, Hambourg, 18 février 2022.

(7) Augustin Scalbert, La Voix de son maître ? France Inter et le pouvoir politique, 1963-2012, Nova Éditions, Paris, 2012.

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DE JOURNAUX Également sur www.monde-diplomatique.fr

SOMMAIRE

PAGE 2 :

Cure de jouvence. – La Stasi électronique, enfin !, par PIERRE RIMBERT. – Courrier des lecteurs. PAGE 3 :

Du bon usage de l’ennemi, par EVELYNE PIEILLER. PAGES 4 ET 5 :

Voyage au bout de la Transamazonienne, par ANNE VIGNA. PAGE 6 :

Finlande et Suède brisent l’idéal nordique, par HEIKKI PATOMÄKI. PAGE 7 :

Quelle loi contre les invasions armées ?, par WILLIAM BOURDON. PAGE 8 :

La gauche russe se déchire sur l’Ukraine, par I LYA BUDRAITSKIS. PAGE 9 :

Quand la Fondation Gates sème la faim, par CHRISTELLE GÉRAND. PAGE 10 :

Au Yémen, de si précieux Frères musulmans, par KHALED AL-KHALED ET ADLENE MOHAMMEDI. PAGE 11 :

Deux Irlandes, un parti, par DANIEL FINN. PAGE 12 :

Irrésistible déclin des yakuzas, par YUTA YAGISHITA.

www.monde-diplomatique.fr

PAGES 13 À 17 :

Juin 2022

DOSSIER : GÉOPOLITIQUE DE L’ÉNERGIE. – Washington maître du jeu, par MICHAEL KLARE. – Moscou et Pékin se partagent la planète électronucléaire, par TEVA MEYER. – 1973, un choc pour prolonger l’âge du pétrole, par AKRAM BELKAÏD. – Qui gagne la guerre de l’énergie ?, suite de l’article de MATHIAS REYMOND ET PIERRE RIMBERT. PAGES 18 ET 19 :

Ces cancers professionnels qui tuent en silence, par SELIM DERKAOUI. – De la Seine-Saint-Denis au Vaucluse (S. D.). PAGE 20 :

Les cahiers de la colère, par UN COLLECTIF DE RECHERCHE CITOYENNE SUR LES CAHIERS DE DOLÉANCES. PAGE 21 :

Chômage, une réforme dévastatrice, par DAMIEN LEFAUCONNIER. PAGES 22 ET 23 :

La face cachée des sommets de la Terre, suite de l’article d’AURÉLIEN BERNIER. – La transition percutée par la guerre (A. B.). PAGES 24 À 26 :

LES LIVRES DU MOIS : « La Cathédrale des Noirs », de Marcial Gala, par GILLES COSTAZ. – « Les Imparfaits, d’Ewoud Kieft », par NICOLAS MELAN. – Étoile rouge, Red Star, par OLIVIER PIRONET. – La belle audace, par MARINA DA SILVA. – Histoire de nos histoires, par ANTONY BURLAUD. – Conquérir, coloniser, peupler ( AK. BE.). – Poètes au travail, par CARLOS PARDO. – Dans les revues. PAGE 27 :

À bon entendeur…, par PASCAL CORAZZA.

Le Monde diplomatique du mois de mai 2022 a été tiré à 212 145 exemplaires.

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