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LA BOURGEOISIE FRANÇAISE SE RECOMPOSE À VERSAILLES – pages 4 à 5

MOUSTACHUS DE TOUS LES PAYS... PAR MATHIEU COLLOGHAN Pages 14 et 15.

Mensuel - 28 pages

N° 821 - 69e année. Août 2022

VIFS DÉBATS AUX ÉTATS-UNIS

TÉMOIGNAGE D’UNE ÉCRIVAINE BLOQUÉE À WUHAN

« Ce que l’épidémie a changé, ce sont les gens »

Des écologistes séduits par le nucléaire

Faut-il en finir avec l’énergie nucléaire ? Pendant longtemps, la question ne soulevait aucun débat parmi les militants écologistes de Californie. Mais depuis que le réchauffement climatique, ses menaces de sécheresse et d’incendies se sont hissés au premier rang des dangers, quelques certitudes ont volé en éclats.

UNE ENQUÊTE DE MAXIME ROBIN *

PEUT-ON être à la fois écologiste et favorable à l’énergie atomique ? Aucun doute pour Mme Heather Hoff, cela va même de pair. Cette mère de famille de 43 ans, adepte de vélo et de randonnées, qui roule en voiture électrique d’occasion, travaille comme rédactrice des procédures à la dernière centrale nucléaire de Californie en activité, la Diablo Canyon Power Plant, que le gouvernement de l’État s’est engagé à fermer en 2025. Faisant face à l’océan Pacifique, à mi-chemin entre San Francisco et Los Angeles, «Diablo » est entourée d’un immense espace naturel vallonné, silencieux, où paissent des troupeaux de vaches brunes. Ses deux réacteurs fournissent dans un décor de carte postale 10 % de l’électricité californienne, et plus de la moitié de son électricité décarbonée, pour une emprise au sol équivalant à une grosse ferme.

En militant pour sauver son lieu de travail – contre l’avis de son employeur Pacific Gas & Electric (PG & E) – et pour relancer l’énergie nucléaire aux États-Unis, Mme Hoff se qualifie d’« écolo ultime », quitte à contredire un fondement du combat écologiste vieux d’un demi-siècle. « Je ne pourrais rien faire de plus utile pour l’environnement. En grandissant, je pensais militer pour sauver les baleines et préserver la vie sauvage. Mais soutenir le nucléaire amène indirectement à ces choses-là », justifie-t-elle dans un bar du centre-ville de San Luis Obispo, la ville la plus proche de la centrale. Mme Hoff arbore autour du cou un pendentif au thorium, un métal faiblement radioactif aux propriétés fluorescentes, et garde sur elle des autocollants autoproduits qu’elle distribue, à coller sur un ordinateur portable ou une gourde : le slogan « I ♥ U 235 », ou un dessin de cœur autour duquel gravitent de petits électrons. « Lorsque les centrales nucléaires ferment, elles sont remplacées par des combustibles fossiles. J’admets qu’il m’a fallu du temps pour arriver à cette conclusion. »

* Journaliste.

(Lire la suite pages 20 et 21.)

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ZHUO QI. – « Bubble Game 3 », 2020

LE 23 janvier 2020, les autorités annonçaient la mise en quarantaine de Wuhan en raison d’une « épidémie de pneumonie à coronavirus ».

Résidant dans cette mégapole du centre de la Chine, je m’y suis retrouvée enfermée, tout comme des millions d’autres personnes. Très vite, la peur et l’affole-

Ardoise magique

ATTRIBUER toutes les difficultés du moment à un motif unique était déjà une pratique de la Rome antique. À l’époque, Caton l’Ancien achevait chacun de ses réquisitoires, quel qu’en soit l’objet, en réclamant que Carthage soit détruite. Plus récemment, en 1984, la télévision publique confia à l’acteur Yves Montand l’animation d’une émission, « Vive la crise ! », destinée à faire comprendre aux Français que tous leurs tracas découlaient de l’État-providence (1). Une purge sociale servirait donc de remède universel. Puis le terrorisme est devenu la hantise quotidienne, la nouvelle ardoise magique qui permettait d’effacer le reste. Dans l’heure qui suivit les attentats du 11 septembre 2001, des fonctionnaires britanniques reçurent d’ailleurs ce message de la conseillère d’un ministre : « C’est un très bon jour pour passer en douce toutes les mesures que nous devons prendre. » Il suffirait de les attribuer à la « guerre contre le terrorisme », y compris bien entendu quand elles n’avaient aucun rapport avec Oussama Ben Laden. Tournez manège, désormais en Russie chacun des problèmes existants provient forcément des manigances de l’Occident. Pendant qu’en Occident c’est toujours « la faute à Moscou ».

Ainsi de la chute du niveau de vie. Le président Joseph Biden attribue sans se lasser à la « taxe de Poutine » sur l’alimentation et l’énergie la forte reprise de l’inflation aux ÉtatsUnis. Son homologue Emmanuel Macron prétend lui aussi que les difficultés actuelles de ses compatriotes les plus pauvres s’expliquent par une « économie de guerre ». Mais, dans ce cas, cela fait quarante ans que les Français ne connaissent plus la paix. Car la fin de l’indexation des salaires sur les prix remonte à 1982, lorsque François Mitterrand et

PAR SERGE HALIMI

son ministre Jacques Delors offrirent aux entreprises privées le cadeau le plus gigantesque qu’elles avaient jamais reçu de l’État. Aucun arbre de Noël ne fut en revanche dressé depuis pour les salariés, dont le pouvoir d’achat s’est trouvé durablement amputé. À l’époque, pourtant, l’Ukraine et la Russie constituaient encore un même pays, et M. Poutine n’avait toujours pas quitté sa ville natale de Leningrad… L’« économie de guerre » ne fera en somme que prolonger et accélérer l’appauvrissement des plus pauvres alors même que les profits du CAC 40 (160 milliards d’euros en 2021) viennent de pulvériser un record historique établi il y a quinze ans. Bref tout a changé, sauf la hiérarchie mondiale entre dividende et salaire. Et la détermination des gouvernants de privilégier le premier (lire page 3). Oligarques de tous les pays…

L’ardoise magique fonctionne aussi pour l’écologie. Relance de la production de charbon, sacrifice du fret ferroviaire, fracturation hydraulique, pollutions numériques, débauche publicitaire des joailliers dans la presse et sur les murs : en ces domaines aussi, la vie continue. Là encore « à cause de Poutine » ? L’État offrira donc des ventilateurs et des bouteilles d’eau aux plus pauvres, des remises sur l’essence à ceux qui ne font pas leurs courses à vélo. Les «mesures d’urgence » se succèdent ; les mesures urgentes attendront.

(1) Lire Pierre Rimbert, « Il y a quinze ans, “Vive la crise” », Le Monde diplo- matique, février 1999.

Deux ans après le début de la pandémie de Covid-19, que devient Wuhan, qui fut la première ville du monde à être confinée ? Comment vivent ses quatorze millions d’habitants – dont l’écrivaine Fang Fang, qui avait alors tenu un journal de bord ? L’auteure s’interroge sur la fuite du temps et témoigne des bouleversements au quotidien. Hier célébrée en Chine, elle est devenue persona non grata dans son propre pays.

PAR FANG FANG *

ment se sont emparés de nous. L’ombre de la mort planait sur la ville. Des informations faisaient état d’hôpitaux au bord de la rupture. D’un seul coup, notre vie a basculé dans l’incertitude la plus totale. Étais-je contaminée ? Mes proches l’étaient-ils ? Et s’il s’avérait que nous l’étions, pourrions-nous être admis à l’hôpital ? Se pouvaitil que la ville soit livrée

à elle-même (selon la rumeur, Wuhan était alors encerclée par des unités militaires de défense biochimique) ? Quand il a surgi, ce virus était inconnu. Féroce. Terrifiant. Dans l’esprit de tous, l’attraper, c’était être condamné à mourir, presque assurément. Piégés dans la ville, nous étions à sa merci, saisis d’effroi.

C’est alors qu’une revue [de Shanghaï] m’a contactée pour me suggérer d’écrire un « journal de confinement ». Dès le troisième jour de la quarantaine, j’ai ainsi commencé à relater sur Internet la progression de l’épidémie et la vie des habi-

* Écrivaine. Derniers livres parus : Wuhan, ville close, Stock, Paris, 2020, et Funérailles molles, L’Asiathèque, Paris, 2019. Cet article est traduit du mandarin par Frédéric Dalléas.

tants de Wuhan. On était le 25 janvier, jour du Nouvel An chinois.

J’ai posté ces textes sur Weibo (1)… De petits récits écrits au fil de la plume, des sortes de comptes rendus. Sans m’astreindre à aucun travail de construction ni à soigner le style. Je les voyais comme de la matière première, que je pourrais reprendre plus tard. Au départ, je n’avais pas prévu d’en écrire un chaque jour. Je n’avais pas imaginé que nous serions confinés si longtemps, et moins encore que cette épidémie allait se répandre dans le monde entier. Je considérais les choses très simplement, sans doute par déformation professionnelle : j’étais sur place, j’allais m’informer en interrogeant les gens autour de moi et rapporter le plus fidèlement possible le cours des événements.

Sans l’avoir prémédité le moins du monde, j’ai finalement écrit soixante de ces récits, avant d’arrêter une fois l’épidémie maîtrisée [le 24 mars 2020]. Deux semaines plus tard, la quarantaine de Wuhan était officiellement levée. Elle avait duré soixante-seize jours. Un événement sans précédent dans l’histoire de la ville.

(Lire la suite page 16.)

(1) NDLR. L’équivalent chinois du réseau social Facebook.

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