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AVRIL 2024 – LE MONDE diplomatique | 28

La bonne réaction

Par EvElynE PiEillEr

« NOus sommes spontanément racistes. » Ce n’est pas un électeur séduit par l’extrême droite qui tient ce propos sur la nature humaine, c’est le psy- chiatre Serge Tisseron (1). On sombre immédiate- ment dans la mélancolie. Mais ladite nature humaine est une terre de contrastes, et on se ragaillardit en apprenant que, si chacun « est prog rammé par l’évo- lution pour privilégier ses liens de ressemblance », les techniques de l’imagerie cérébrale ont établi qu’on est aussi capable de disposer de son anti- dote, l’empathie. Il n’y a d’ailleurs pas vraiment de quoi se vanter, puisqu’il ne s’agit que d’une « forme d’adaptation que diverses espèces ont développée pour augmenter leurs chances de survie », ce qui a poussé l’humain « dans une direction de plus en plus sociale et coopérative ». Il est néanmoins regretta- blement clair que cette aimable direction n’est pas toujours assez suivie, et qu’elle n’est pas aussi spon- tanée qu’on le souhaiterait. Une solution : « boos- ter » l’empathie, améliorer notre humaine nature, autrement dit notre programmation, hélas parfois défaillante, et qu’il convient donc de renforcer dans le bon sens.

Il faudrait évidemment d’abord cerner précisément ce que désigne le terme. Empathie, ou Einfühlung en allemand : le philosophe Robert Vischer aurait forgé le concept en 1873, dans sa thèse de doctorat, pour décrire une expérience esthétique. La psychanalyse le recycle puis la sociologie. Puis un peu tout le monde. Connue depuis longtemps des amateurs de Philip K. Dick, l’empathie est dans son œuvre ce qui distingue en principe l’humain de l’androïde. Le mot est devenu familier, sinon omniprésent, mais demeure vaporeux.

Sa définition est d’ailleurs parmi les plus recherchées sur Google – avec bipolaire, narcissique et laïcité… Le dictionnaire Larousse dit sobrement que c’est la « faculté intuitive de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent ». Pour l’Encyclopædia Universalis, c’est une « capacité innée », à trois facettes : « émotionnelle, cognitive » – propre, elle, à l’humain – et « motivationnelle ». France Inter donne sa version (11 décembre 2019) : « la fonction cognitive permet d’analyser ce qui doit être considéré comme la bonne réaction », mais les trois dimensions doivent « dialoguer en permanence pour éviter les rivalités, les jalousies, l’envie » et favoriser « la coopération, la bienveillance ». Bref, l’empathie est une « compétence innée », à racines biologiques, dont l’activation permet « un climat social apaisé », si l’on en croit l’essai, bref mais détaillé, que lui consacre Tisseron. Reste à savoir comment précisément l’active r.

Le ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse s’y emploie. Il a décidé de former les élèves à l’empathie, en particulier pour contribuer à la prévention du harcèlement, que des suicides de très jeunes gens ont rendu impossible à ignorer, grâce à des « séances » qui, expérimentées et évaluées de janvier à juin, seront généralisées à toutes les écoles primaires à partir de la rentrée. Selon les propos de M. Gabriel Attal, alors à la tête de ce ministère, dans sa préface au kit pédagogique destiné aux enseignants (2), cette formation doit « favoriser l’acquisition d’un ensemble de compétences indispensables au vivre-ensemble, à l’estime de soi, au respect de l’autre ». Plus largement, « l’enjeu est de renforcer la formation des élèves aux compétences psychosociales dont la recherche atteste des effets bénéfiques : réduction des addictions, des phénomènes de violence, amélioration de la santé, du bien-être, de la réussite scolaire, renforcement des relations à soi et aux autres ». On ne saura pas de quelle « recherche » il s’agit, le seul organisme qui semble avoir participé à l’élaboration du kit étant Santé publique France. Jeux, discussions, mimes vont permettre à l’élève de développer « un rapport à soi moins dur et moins “jugeant”», et de « comprendre le ressenti de l’autre ». Dans cette démarche, le type de qualités valorisées peut parfois surprendre : au « jeu de cartes des forces » est par exemple saluée comme telle l’humilité. Il est vrai qu’elle est certainement utile au « vivre-ensemble ».

L’iNitiativE du ministère s’appuie sur l’expé- rience mise en place au Danemark depuis 1993, quand bien même là-bas aussi « le bien-être des élèves, en particulier au collège et lycée, se dégrade » (France Culture, 9 novembre 2023). En 2017, Copenhague a d’ailleurs promulgué une loi vigoureuse contre le harcèlement. Mais, et c’est à relier à la question de l’efficacité, on peut surtout se demander si cette mise en jeu moralisante qui définit le bien et le mal en cha- cun, et entreprend, de fait, de juger et corriger, d’in- duire à s’autojuger et s’autocorriger, en fonction d’un modèle d’adaptation, n’est pas discutable.

L’usage de la notion d’empathie dans des domaines assez éloignés de la formation d’un futur citoyen en paix avec lui-même et les autres éclaire ses ambiguïtés. Avec le coaching, il se réduit à un projet simple : tirez le meilleur rendement de votre capital émotionnel. Pour 86,90 euros, on peut aussi acheter une poupée d’empathie de la marque Joyk, pour le « contact émotionnel qu’elle établit avec l’adulte qui l’adopte ». On lit sur le site Alzheimer Solutions que le personnage de chiffon « se positionne dans les bras de la personne âgée comme un vrai nourrisson » (mais attention : le cœur qui bat est en option à 14,20 euros), ce qui permettrait de « favoriser l’expression des sentiments » et de « réveiller des souvenirs ».

Forbes le souligne : c’est une « valeur essentielle », il faut la développer, du patron aux employés, elle est « la compétence la plus importante pour le leadership selon les recherches (3) », de quoi ressourcer la stratégie managériale de la « grande famille ». Aussi franche dans son objectif, la « carte de l’empathie », chaudement recommandée par Bpifrance, banque publique d’investissement, permet de mieux

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autrement, et déconsidérer les conflits politiques ou sociaux en les assimilant à un défaut d’altruisme. Il n’est de problème qu’individuel… C’est une trouvaille. Une vieille trouvaille, certes, mais sacrément bien modernisée. Prête à servir à tout et au reste. Ainsi, nous explique Le Monde (28 novembre 2023), ce serait non pas une lecture politique, réfléchie, mais une bizarrerie de l’« empathie, ingrédient-clé de la création », qui conduirait les milieux culturels, notamment en France, à s’égarer à soutenir Gaza davantage qu’Israël. Méfiance ! Trop d’empathie nuit ! Elle peut être une sottise, pire, une faiblesse. D’ailleurs, si le mot n’a pas véritablement d’antonyme, l’empathique a son contraire, et c’est une représentation de la force : le psychopathe. Et le psychopathe captive.

PATRICK HUGHES. – « Cry Me a River » (Pleure-moi une rivière), 2018

Le succès des serial killers ne se dément pas (5). Il faut dire qu’ils sont souvent crédités d’un impressionnant quotient intellectuel, qui force le respect.

cerner, on n’ose dire profiler, le client (4). Une équipe va « identifier les éléments qui influencent son comportement », en cherchant à répondre à quelques questions : « Que pense-t-il ? Que ressent-il ? Qu’entend-il ? Que craint-il ? » Les réponses sont fournies par ceux qui le connaissent, les réseaux sociaux, les forums, bientôt l’intelligence artificielle.

Et si c’était la solution à tout ? Un peu de douceur dans ce monde de brutes ? Comme le suggère Les Échos (22 juillet 2022), à propos des licenciements, il faut apprendre « comment doser entre procédure et empathie » – c’est tout de suite mieux. Approfondissons le vivre-ensemble, évitons les heurts. Les grévistes, par exemple, devraient suivre des cours. M. Attal est tout scandalisé par une mobilisation à la Régie autonome des transports parisiens (RATP) : « zéro empathie pour tous les Français qui n’ont pas pu travailler » (Le Figa ro, 10 novembre 2022). M. Emmanuel Macron est tout choqué par le « manque total d’empathie des grévistes » de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) (France Info, 22 décembre 2022). Ne seraient-ils pas, péché majeur, égoïstes, autocentrés, incapables d’éprouver le ressenti de l’autre ? Et n’y aurait-il pas là matière à justifier les propositions d’élus pour, enfin, réduire le droit de grève ?

À l’évidence, cette notion poisseuse, « scientifiquement » labellisée, sert à une double entreprise : au recto, elle définit comment il faudrait être pour « faire du commun », rentable pour tous ; ce qui implique son verso, la dénonciation de « vices » individuels toxiques pour soi et la communauté. Cette volonté de mise en conformité au nom de l’épanouissement, d’un apaisement généralisé – vive l’humilité – entend ainsi faire taire les pulsions négatives en les « câblant »

Le cannibale est très apprécié, Dahmer enchante sur Netflix, Hannibal Lecter (Le Silence des agneaux) reste une référence sur laquelle se livrer à des variations. Les narcotrafiquants, des vrais boss, font un malheur en faisant la loi (Narcos, Griselda…). Étonnant duo entre la vague de l’empathie et la fascination pour les grands criminels. Comme si la violence économique, le pouvoir toujours plus étendu et plus personnalisé des gouvernements démocratiques, la réduction systématique de l’histoire aux « grands hommes », se mettaient en tension dans les imaginaires avec l’exhortation répétée à la haine de la haine, au rejet du conflit, condition du bon citoyen, qui ne saurait, à défaut, qu’être un perturbateur perturbé, un malade dangereux, voire un coupable.

Bon. Pour résoudre ces contradictions, une alternative se présente, tout à fait claire : pulvériser l’idéologie dominante, ou développer un spray nasal. Quelques bouffées d’ocytocine, une hormone naturelle, semblent favoriser l’empathie (6). C’est scientifique. C’est en cours.

(1) Serge Tisseron, L’Empathie, Presses universitaires de France (PUF), coll. « Que sais-je ? », Paris, 2024.

(2) « Kit pédagogique pour les séances d’empathie à l’école », ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse, janvier 2024, https://eduscol.education.fr

(3) Tracy Brower, « Empathy is the most important leadership skill according to research », Forbes, New York, 19 septembre 2021.

(4) « Utiliser la carte de l’empathie pour développer son entreprise », https://bpifrance-creation.fr

(5) Laurent Denave, L’Inhumanité. Serial killers et capitalisme, Raisons d’agir, Paris, 2024.

(6) Marcel Hibert, Ocytocine mon amour, humenSciences, Paris, 2021.

SOMMAIRE

Page 2 :

Fantasme de la ruée migratoire. – Courrier des lecteurs. – Coupures de presse.

Page 3 :

Les déshumanisateurs, par Simon arambourou.

PageS 4 et 5 :

Au pays où le « gun » est roi, par maëlle mariette et Franck PouPeau.

PageS 6 et 7 :

En Israël, les dirigeants laïques enrôlent la religion, par mariuS Schattner. – « Dieu n’existe pas, mais il nous a donné cette terre », par anne WaeleS. – Gaza, enfer à ciel ouvert, par akram belkaïd. – Les mille visages d’Amalek (m. S.).

Page 8 :

Les nouveaux chiens de guerre, par Serge halimi et Pierre rimbert.

Page 9 :

Le glacis, une obsession russe, par hélène richard. Page 10 :

L’essor de l’extrême droite portugaise, par Sandra monteiro. Page 11 :

Résilience du modèle sénégalais, par FranciS lalouPo. Page 12 :

L’automobile à l’ère de Darwin, par alexiS moreau. PageS 13 à 17 :

DOSSIER : INDE, L’ENVERS D’UNE PUISSANCE. – Pas la Chine, par renaud lambert. – Narendra Modi, une autre idée de la démocratie, suite de l’ar ticle de chriStoPhe JaFFrelot. – Colère paysanne, acte deux, par côme baStin. – Le nouveau « nouvel atelier du monde » ?, par bénédicte manier. – Les bons amis du premier ministre indien, par camille auvray. PageS 18 et 19 :

L’autoroute et le marchand de sable, suite de l’ar ticle de nelo magalhãeS.

Avril 2024

Page 20 :

Mais que faut-il faire pour gagner ?, par PhiliPPe Poutou.

Page 21 :

L’histoire comme arme de guerre, suite de l’ar ticle de benoît bréville.

PageS 22 et 23 :

L’esclavage aboli, les lynchages ont commencé aux États-Unis, par loïc Wacquant.

PageS 24 à 26 :

LES LIVRES DU MOIS : « Il faut revenir», de Hala Moughanie, par marina da Silva. – « Les Sept Lunes de Maali Almeida », de Shehan Karunatilaka, par bernard daguerre. – Histoires de Palestine (A. be.). – Manifestes quee r, par Jean Stern. – Voir le peuple, par anne mathieu. – Hip-hop harpe, par JeanchriStoPhe Servant. – Trouver sa juste place, par carloS Pardo. – Dans les revues.

Page 27 :

Enquêtes en Corée, par hubert Prolongeau.

www.monde-diplomatique.fr

Le Monde diplomatique de mars 2024 a été tiré à 195 136 exemplaires.

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