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Suppl ément Hongkong

L E M ONDE diplomatique – JUILLET 2007– I

Cette exception chinoise nommée Hongkong

Lorsque la ville-Etat passa du statut de colonie de la Couronne britannique à celui de région administrative spéciale de la République populaire de Chine,le 1 er juillet 1997,nombreux étaient les observateurs sceptiques quant à l’avenir de la formule «un pays, deux systèmes» mise en avant par Pékin. Les événements leur ont donné tort. Le système politique actuel n’est guère moins démocratique que le précédent,et il fonctionne sous la pression d’une opinion publique hongkongaise consciente de sa force.Quant au système économique, le «socialisme de marché» chinois se calque, jusqu’à s’y assimiler, sur le modèle libéral de l’ancien territoire…

JOHN BATTEN GALLERY

SO HING-KEUNG.–« Quartier de Central» (1998)

De la Couronne à la République populaire

P AR M ARK O’N EILL *

HONGKONG est devenue une colonie de la Couronne de façon peu glorieuse. Au début du XIX e siècle, l’Empire britannique dépendait fortement des achats de thé en provenance de Chine, dont l’économie, avant la révolution industrielle en Europe, était l’une des plus développées du monde. Si les Britanniques exportaient des articles de luxe, telles des horloges et des montres, ils ne disposaient pas d’autres marchandises dont la dynastie des Qing (1644-1911) pût avoir besoin, ce qui entraînait de lourds déficits pour leur balance commerciale. Afin d’y remédier, ils entreprirent alors –en échange de lingots d’or – d’exporter de l’opium, cultivé en Inde et vendu aux enchères dans la ville de Canton (Guangzhou),dans le sud de la Chine.

Alarmé par la fuite des réserves de métal précieux et par les ravages causés par l’opium, l’empereur Qing en interdit le commerce en 1839. Le commissaire impérial de Canton,Lin Zexu,contraignit les compagnies étrangères à lui

* Journaliste, Hongkong.

remettre leurs stocks d’opium et les fit brûler. Au nom du droit au commerce, Londres fit bombarder Canton par ses frégates et gagna la première guerre de l’opium (1839-1842). Aux termes du traité de Nankin (1842), la dynastie des Qing dut céder l’île de Hongkong à la Couronne pour une durée illimitée, et ouvrir au commerce occidental cinq ports,dits «ports à traité», sur la côte chinoise. Dans le cadre d’une cession de quatre-vingt-dix-neuf ans, de Nouveaux Territoires, pointe avancée du continent, vinrent s’ajouter à la colonie britannique en 1898. Donc, jusqu’en 1997. Si la terre de Hongkong était ingrate, son port en eau profonde, le meilleur de la côte sud-est, allait assurer la prospérité de l’île.

Obligation de légaliser la drogue

DÈS LORS , la consommation d’opium prit la dimension d’une catastrophe nationale. Après ses nouvelles défaites face au corps expéditionnaire francobritannique lors de la seconde guerre de l’opium, la Chine fut contrainte,par les traités de1858 et 1860, de légaliser la drogue,

et elle en commença la production. Les importations d’opium atteignirent un sommet en 1879 (6700 tonnes). En 1906, la Chine assurait 85% de la production mondiale, soit quelque 35000 tonnes, et 27% des hommes étaient toxicomanes – 13,5millions de fumeurs.L’historien américain John King Fairbank considère ce trafic d’opium organisé en Chine par l’Occident comme «le crime international perpétré le plus systématiquement et le plus longtemps des temps modernes».

Shanghaï, centre industriel et portuaire le plus important, devint le premier des onze nouveaux «ports à traité» imposés en 1860, et la ville fut placée sous administration conjointe britannique, française et chinoise. Hongkong, elle, resta colonie britannique à part entière,avec ses écoles,ses juridictions, ses églises, ses journaux et autres institutions britanniques. Port d’accès majeur à la Chine méridionale, l’île constitua un avant-poste de l’éducation, de la culture et de la religion occidentales, en lisière d’une dynastie des Qing sur le déclin. Les Chinois pouvaient y apprendre la langue,les coutumes et les pratiques commerciales de l’Occident, tout en restant hors de portée des forces de sécurité du gouvernement central – rôle que l’île a toujours joué ensuite, même une fois revenue dans le giron chinois.

Un haut degré d’autonomie

LA DATE DU 1 er JUILLET 2007 est à marquer d’une pierre blanche: c’est celle du dixième anniversaire de la mise en place de la région administrative spéciale de Hongkong. Cette journée historique restera dans la mémoire de l’ensemble des habitants de notre pays,et plus particulièrement de celle des Hongkongais.

Cet anniversaire était attendu avec un vif intérêt dans la mesure où il constituait une occasion privilégiée de faire le bilan de nos succès et défis passés, tout en nous projetant vers un avenir de réussite et de prospérité.

Le calendrier des célébrations a commencé en avril dernier et se terminera en décembre. Sur le continent et à l’étranger,les bureaux de représentation de notre gouvernement profitent évidemment de cet important événement pour faire connaître nos atouts de ville-monde de l’Asie.

La reconnaissance du succès de notre devise «un pays, deux systèmes» se situera au cœur de ces commémorations.Dans la décennie qui a suivi notre réunification avec le continent, ce concept est en effet passé du statut d’idée à mettre à l’épreuve à celui de réalité vivante et opératoire.Les Hongkon

gais gèrent Hongkong avec le haut degré d’autonomie qui leur avait été promis, et le gouvernement populaire central n’a jamais fléchi dans son engagement pour que les choses se passent ainsi.

S’appuyant sur la Loi fondamentale,nos libertés et notre style de vie, ainsi que notre système légal, social et économique, continuent à être partie intégrante de notre existence.Avec notre esprit volontariste bien connu,nous continuons à nous développer et à prospérer. Nous continuons également à renforcer et à solidifier nos liens avec la mère patrie, tout en consolidant notre position de plateforme financière, commerciale, logistique et touristique internationale en Asie.

Ce dixième anniversaire est un événement festif pour l’ensemble de Hongkong.Chacun des membres de notre grande famille y participe, et nous nous félicitons que beaucoup de parents,amis et soutiens du continent et de l’étranger viennent le célébrer avec nous.

D ONALD T SANG . Chef de l’exécutif de la région administrative spéciale de Hongkong.

Le premier journal chinois, par exemple, fut créé à Hongkong en 1874 par Wang Tao, qui avait été le collaborateur de James Legge, célèbre missionnaire et sinologue écossais.Tous deux avaient traduit les classiques confucéens dans les années 1860, et Wang Tao avait passé deux années avec son maître en Ecosse.Comme Shanghaï, Hongkong offrait des conditions qui permirent l’apparition des milieux d’affaires chinois modernes.

Pas de crise avec la puissance coloniale

ELLE JOUA ÉGALEMENT un rôle important dans le mouvement qui conduisit au renversement des Qing en 1911. Les révolutionnaires y trouvèrent un refuge où ils échappaient au contrôle du gouvernement central. Leur dirigeant, Sun Yat-sen, était originaire du district de Zhongshan, dans la province très proche de Guangdong. Il avait étudié la médecine à Hongkong, qui, plus tard, lui servit de base pour organiser des réunions et recueillir des fonds. Les services de renseignement de la police hongkongaise le surveillaient, mais ne l’inquiétèrent pas dès lors qu’il n’enfreignait pas les lois locales.

Hongkong fut l’une des premières colonies britanniques dont les Japonais s’emparèrent après l’attaque de Pearl Harbor le 7décembre 1941. Le 25décembre, les forces britanniques présentèrent leur reddition au quartier général nippon installé au troisième étage du luxueux hôtel Peninsula. Les Japonais, qui firent interner les citoyens britanniques et du Commonwealth dans un camp, dirigèrent Hongkong jusqu’à la déclaration de l’empereur Hirohito annonçant la capitulation du Japon, le 15août 1945. Sous-alimentée, la population était passée de 1,6million d’habitants à 600000 à la fin de la guerre.

Si certains responsables américains de l’époque étaient favorables à la restitution de Hongkong à la Chine, le gouvernement britannique n’entendait pas se séparer de sa colonie. Le pouvoir déclinant du président nationaliste chinois Tchang Kaïchek conduisit Washington à se rallier au point de vue de Londres,et ce fut un officier britannique – et non chinois – qui

reçut la reddition des Japonais à Hongkong.

Alors que la seconde guerre mondiale prenait fin en Asie, la guerre civile s’intensifiait en Chine. L’île devint alors un lieu de repli et un centre d’espionnage, à la fois pour les nationalistes au pouvoir et pour les communistes. Mao Zedong proclama la République populaire de Chine le 1 er octobre 1949, et Hongkong attendit avec inquiétude de connaître le sort que lui réserverait Pékin. Les dirigeants nationalistes ayant fui à Taïwan, le nouveau gouvernement chinois, dont le contrôle sur le continent n’était pas encore assuré, ne voulut pas provoquer une crise avec une puissance coloniale majeure, même sur le déclin : «Il serait imprudent de notre part de traiter le problème de Hongkong sans réfléchir et sans préparation», déclara Peng Zhen, l’un des responsables communistes.Soucieux de maintenir de bonnes relations avec Pékin, le Royaume-Uni fut le premier Etat occidental à reconnaître la République populaire, en janvier1950, sans cependant aller jusqu’à un échange d’ambassadeurs.

Ce modus vivendi entre la Chine et le Royaume-Uni s’est maintenu pendant quaranteseptans, malgré la guerre froide, malgré la guerre de Corée (1950-1953), où les deux pays combattirent dans des camps adverses, et bien que Pékin n’ait jamais reconnu les «traités inégaux» en vertu desquels Hongkong et les Nouveaux Territoires avaient été cédés. Il est vrai que, durant cette période, la moitié des exportations chinoises transitèrent par l’île, grâce à son excellent port et aux sociétés commerciales du continent qui y opéraient.

Hongkong bénéficia de l’afflux des réfugiés qu’entraîna la guerre civile en Chine. La population quadrupla en cinq ans, pour atteindre 2,3 millions en mars 1950. Les nouveaux arrivants étaient aussi bien des dirigeants politiques et des partisans du gouvernement nationaliste que des gens ordinaires qui fuyaient les hostilités. On comptait aussi parmi eux des membres de l’élite économique chinoise qui ne voyaient aucun avenir pour l’entreprise privée dans un Etat communiste. Ces hommes d’affaires venaient des villes côtières et, pour les plus importants d’entre eux,de Shanghaï. L’apport de leurs capitaux et de leur savoir-faire fut un facteur essentiel du développement économique, notamment dans les domaines de la construction

navale,du textile et de l’industrie cinématographique.

En 1962,la production textile dépassait les 100millions de livres sterling, soit 52% des exportations totales. D’autres industries se développèrent, comme celles des matières plastiques, de la chaussure, des articles de quincaillerie et de l’électronique.Les employeurs disposaient d’une abondante main-d’œuvre qui, composée de réfugiés, acceptait des salaires bas, de longs horaires et des conditions de travail pénibles.Point de passage des marchandises entrant et sortant de Chine,le port vit son importance s’accroître après que Mao Zedong eut adopté une politique d’autosuffisance économique.

Au départ, le gouvernement de la colonie ne fit aucun effort pour aider les entrants à s’installer, les autorisant simplement à vivre dans des cabanes de fortune et dans des camps. Mais l’incendie qui ravagea celui de Shek Kip Mei, le jour de Noël 1953,l’obligea à faire construire des logements permanents,même si leur confort restait sommaire. Ce fut le début d’un programme de construction grâce auquel plus de 40% de la population actuellehabite encore dans des appartements dont les loyers sont inférieurs à ceux du marché – pourcentage remarquable pour une ville parmi les plus dominées par les lois de l’offre et de la demande au monde.

Laisser-faire économique sans démocratie

APRÈS AVOIR ACCORDÉ l’indépendance à la Malaisie en 1957,les Britanniques réduisirent leur garnison de Hongkong au strict minimum requis pour assurer la sécurité intérieure. Dès lors, l’intérêt et l’importance de la colonie pour la stratégie et l’opinion publique britanniques ne firent que décroître, l’administration coloniale disposant ainsi d’une grande liberté de manœuvre.Elle opta pour le laisser-faire économique, sans se soucier le moins du monde de démocratie. La colonie fut alors dirigée par une caste d’administrateurs britanniques et de responsables d’entreprises importantes,étrangères et chinoises.

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