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C O N T R E L E S I N É G A L I T É S , L’ É C O L E S U F F I T- E L L E ? – page 3

INTERNET SOUS SURVEILLANCE PAR ANTOINE CHAMPAGNE Page 23.

4 , 9 0 € - Mensuel - 2 8 p a g e s

N° 694 - 59 e année. Janvier 2012

RUSSIE, FRANCE, ETATS-UNIS, ANNÉE ÉLECTORALE ET THÉÂTRE D’OMBRES

Canards sans tête

PA R S E R G E HAL I M I

LES sommets de dirigeants européens se suivent et échouent ; la Maison Blanche et le Congrès se querellent sans résultat. « Les marchés » l’ont compris, et traitent dorénavant les élus comme des canards sans tête, simples jouets des forces qu’ils ont eux-mêmes enfantées et qu’ils ne savent plus maîtriser. Au même moment pourtant – en France, en Russie, aux Etats-Unis et ailleurs –, des élections présidentielles se préparent. Elles saturent l’espace civique et médiatique, créant un sentiment irréel de déconnexion entre le dire et le faire. Car même si on n’attend pas grand-chose des candidats, voire plus rien du tout, au moins ils sont connus – leur parcours, leurs défauts, leurs alliés, leur entourage, leurs réseaux. L’attention de la population se porte donc plus volontiers sur MM. Barack Obama et Newton Gingrich, sur MM. Nicolas Sarkozy et François Hollande, que sur les fonds spéculatifs et les institutions de crédit. Mais à quoi servent-ils encore ? M. Sarkozy, dont la politique monétaire est l’ombre portée des intérêts de BNP Paribas (1), reproche au premier ministre britannique David Cameron de vouloir faire de la City de Londres «unezoneoffshore aucœurdel’Europe». Tout aussi indigné, le ministre des finances allemand, M. Wolfgang Schäuble, pourfend «lacupiditésans limites,larecherchedeprofitstoujoursplusélevés surlesmarchésdecapitauxquinesontpaspour rien dans lacrise bancaire etéconomique, puis plus tard celle depaysentiers, à laquelle nous sommes confrontés depuis 2008 (2) ». Cela n’empêche nullement M. Schäuble de livrer à cette « cupidité sans limites » une demi-douzaine de nations européennes ruinées et exsangues. «Il seraitfataldesupprimercomplètementleseffets disciplinairesdestauxd’intérêtquiaugmentent, leur explique d’ailleurs M. Jens Weidmann, président de la Bundesbank, la banque centrale allemande. QuandlecréditdevientpluscherpourlesEtats, latentationd’emprunterdiminuefortement(3).»Et si les pays les plus endettés n’apprennent pas à contenir leurs « tentations », si la récession leur interdit un retour à l’équilibre financier, si les « profits toujours plus élevés » de leurs créanciers les étranglent, l’Union européenne les aidera en leur infligeant une amende... En revanche, les banques privées continueront à disposer de tous les crédits qu’elles réclament pour presque rien. Elles pourront ainsi prêter aux Etats endettés en réalisant un joli bénéfice. Aux coupables, les mains pleines !

Les douceurs qu’on réserve au capital n’interdisent pas qu’on le vitupère. C’est même à ce paradoxe-là que dorénavant on reconnaît une période préélectorale. Le 6 décembre dernier, au Kansas, le président Obama a donc averti ses concitoyens que la mobilité sociale et la démocratie étaient menacées dans leur pays : «L’inégalité déformenotredémocratie.Elle donneunevoixdisproportionnée àceuxquipeuventsepayerdes lobbyistes. (...) Lesabattements fiscauxprofitentauxplusriches.Certainsmilliardairesontuntauxd’impositionde1% –1%!» M. Obama signala par ailleurs que «lemarchén’a jamaisétéunelicencepourprendretoutcequ’on peutàquionveut»et qu’il fallait «reconstruirela classemoyennedecepays».

Nul ne croit qu’il accomplira cet objectif, ni qu’il réduira l’emprise de l’argent sur le système politique, ni qu’il réformera la fiscalité. Il n’en a rien fait depuis trois ans et ne se donne aucun moyen d’y parvenir au cas où il serait réélu. En cela, il incarne bien ce que le système actuel est devenu : une coque de noix à la dérive sur laquelle vocifère un capitaine dégradé pendant que l’ouragan se lève. Si cette année électorale ne témoigne pas d’une volonté politique et des moyens appropriés pour reprendre à la finance le pouvoir qu’elle détient, les prochains scrutins ne serviront à rien.

(1) M. Michel Pébereau, qui vient de céder la direction de BNP Paribas, est intervenu à plusieurs reprises ces derniers mois pour que l’aide du gouvernement français au secteur bancaire et les propositions de Paris relatives à la dette souveraine favorisent sa banque, lourdement exposée en Grèce et en Italie. Cf. « Michel Pébereau, le banquier dans les coulisses de l’Elysée », Le Monde, 2 décembre 2011.

(2) Cité par Les Echos, Paris, 16-17 décembre 2011. (3) Cité par The New York Times, 14 décembre 2011.

La fabrique des débats publics

D’un côté, une situation économique et sociale inouïe. De l’autre, un débat public mutilé, réduit à une alternative entre austérité de droite et rigueur de gauche. Comment se délimite l’espace des discours officiels, par quel prodige l’opinion d’une minorité se transforme-t-elle en « opinion publique » ? C’est ce qu’explique le sociologue Pierre Bourdieu dans ce cours sur l’Etat donné en 1990 au Collège de France et publié ce mois-ci.

UN T E X T E I N É D I T D E P I E R R E BOURD I E U *

* Sociologue (1930-2002). Ce texte est extrait de Sur l’Etat. Cours au Collège de France, 1989-1992, Raisons d’agir - Seuil, Paris, 2012, qui paraît le 5 janvier.

UN homme officiel est un ventriloque qui parle au nom de l’Etat : il prend une posture officielle – il faudrait décrire la mise en scène de l’officiel –, il parle en faveur et à la place du groupe auquel il s’adresse, il parle pour et à la place de tous, il parle en tant que représentant de l’universel.

On en vient ici à la notion moderne d’opinion publique. Qu’est-ce que cette opinion publique qu’invoquent les créateurs de droit des sociétés modernes, des sociétés dans lesquelles le droit existe ? C’est tacitement l’opinion de tous, de la majorité ou de ceux qui comptent, ceux qui sont dignes d’avoir une opinion. Je pense que la déf inition patente dans une société qui se prétend démocratique, à savoir que l’opinion off icielle, c’est l’opinion de tous, cache une définition latente, à savoir que l’opinion publique est l’opinion de ceux qui sont dignes d’avoir une opinion. Il y a une sorte de déf inition censitaire de l’opinion publique comme opinion éclairée, comme opinion digne de ce nom.

La logique des commissions officielles est de créer un groupe ainsi constitué qu’il donne tous les signes extérieurs, socialement reconnus et reconnaissables, de la capacité d’exprimer l’opinion digne d’être exprimée, et dans les formes conformes. Un des critères tacites les plus importants dans la sélection des membres de la commission, en particulier de son président, est l’intuition qu’ont les gens chargés de la composition de la commission que la personne considérée connaît les règles tacites de l’univers bureaucratique et les reconnaît : autrement dit, quelqu’un qui sait jouer le jeu de la commission de la manière légitime, celle qui va au-delà des règles du jeu, qui légitime le jeu ; on n’est jamais autant dans le jeu que quand on est au-delà du jeu. Dans tout jeu, il y a des règles et le fair-play. A propos de l’homme kabyle, ou du monde intellectuel, j’avais employé la formule : l’excellence, dans la plupart des sociétés, est l’art de jouer avec la règle du jeu, en faisant de ce jeu avec la règle du jeu un hommage suprême au jeu. Le transgresseur contrôlé s’oppose tout à fait à l’hérétique.

(Lire la suite page 16.)

GASTON CHAISSAC. – « Composition », 1960

ADAG P

PLONGÉE DANS L’EGYPTE REBELLE

Suez entre salafisme et révolution

Les violences de la place Tahrir, au Caire, ont consommé le divorce entre l’armée égyptienne et les révolutionnaires. A Suez, les salafistes, qui ont triomphé aux législatives, vont affronter des revendications de justice sociale et de liberté.

PA R N O T R E E N V O Y É S P É C I A L F R A N Ç O I S PRADAL *

* Journaliste, ancien directeur du centre culturel français à Héliopolis (2001-2005).

« MÊMEsijesuisopposéàunEtat islamique,jepréfèredesFrèresmusulmans démocratiquement élus au maintien du régimemilitaire», assure M. Ghehareb Saqr, rencontré dans un café de Suez, à deux pas de l’embouchure du canal. Non loin, depuis la corniche du golfe de la mer Rouge, on voit scintiller les lumières des usines pétro-

chimiques. L’air déterminé, l’allure simple, ce militant communiste est responsable de la climatisation de l’entreprise de textile Misr Iran, où les ouvriers viennent d’obtenir 10 % d’augmentation de salaire au terme de trois semaines de grève.

Vêtu d’un costume italien, entouré de jeunes gens, M. Ahmed Mahmoud, tête de liste des Frères musulmans à Suez, récemment libéré après trois ans passés en prison, déclare, comme en écho : «Je préfère des communistes démocratiquement élus au maintien du régime militaire.L’arméedoitdépendredugouvernement,sansjouirdeprérogativesparticulières,commeenFrance.»

(Lire la suite page 20.)

★ S O M M A I R E C O M P L E T E N P A G E 2 8

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