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JANVIER 2012 – LE MONDE diplomatique

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ETRE OU NE PAS ÊTRE

Et si Shakespeare était Shakespeare ?

PAR WILL I A M PREND I V I L L E *

* Journaliste.

ALA FIN du XIX e siècle, Orville Owen, médecin à Detroit, achève l’appareil sur lequel il travaille depuis plusieurs mois : deux larges cylindres disposés sur des tréteaux de bois, actionnés par une manivelle. Entre les deux tambours, une toile de quelques centaines de mètres sur laquelle il a disposé les œuvres complètes de William Shakespeare et de plusieurs de ses contemporains. Son projet ? Faire tourner le ruban de mots à une vitesse suffisante pour qu’apparaisse le code secret qui lui permettra de découvrir la véritable identité du barde anglais.

Un siècle plus tard, Sam C. Saunders, professeur de mathématiques appliquées à l’université de Washington, poursuit la même quête. Moins rustique, le dispositif sur lequel il s’appuie prend la forme suivante :

H III (0,5) = 1 + (3/4) 5

.

2 = 1 267 2 048 ˙ = 0,619.

L’équation mesure la probabilité liée au pari du roi Claudius lors du duel de l’acte V de Hamlet et vise à démontrer l’extrême diff iculté d’une opération « virtuellement impossible » à l’époque (1). Derrière Shakespeare se cachait donc une autre personne, dont l’intimité avec les sciences mathématiques venait d’être révélée.

De tambours en équations, une infinité de théories ont été formulées par les romanciers Henry James et Mark Twain, les réalisateurs Charlie Chaplin et Orson Welles, le psychanalyste Sigmund Freud ou, plus récemment, une grande production hollywoodienne (Anonymous, de Roland Emmerich, sortie en France ce mois-ci). Malgré leurs différences, une même interrogation : « Comment Shakespeare, le fils d’un gantier de province sans grande culture, auraitil pu écrire ces chefs-d’œuvre ? N’est-il pas plus raisonnable d’imaginer qu’on les doit à quelqu’un de plus capable ? », résume le journaliste Anthony Oliver Scott (2).

Les sceptiques rappellent volontiers que l’on sait peu de choses de l’homme de Stratford-upon-Avon. Il a acheté des terres, prêté de l’argent et poursuivi ceux qui ne le remboursaient pas. Il a également joué dans une troupe londonienne et demandé à être enterré là où il était né. Son testament intrigue : des bols, une assiette en argent, une épée, des habits et une étrange référence à un « deuxième meilleur lit », que Shakespeare réserve à son épouse... Aucun manuscrit, pas davantage de livres : « Une omission surprenante s’il s’agit bien du poète », estime l’universitaire Richard F. Whalen (3).

Il y a environ un siècle et demi, forte de constats similaires, Delia Bacon, la f ille d’un pasteur puri-

tain, s’employa à démontrer qu’une coterie d’aristocrates aux idéaux républicains – parmi lesquels le scientif ique Francis Bacon – avaient écrit les pièces pour répandre leur philosophie. En toute discrétion, mais en dissimulant leur identité dans les pièces, au moyen d’un code. En 1857, elle publie The Philosophy of the Plays of Shakespeare Unfolded (« La philosophie des pièces de Shakespeare révélée »), avant de f inir ses jours dans un hôpital psychiatrique.

Toutefois, observe le professeur Gail Kern Paster, replacée dans son contexte élisabéthain, la discrétion du dramaturge s’avère « prévisible » : « Nous n’en savons guère davantage des pairs de Shakespeare (4). » Et puis, si le testament ne mentionne pas ses manuscrits, c’est qu’il ne les possédait pas. A l’époque, les troupes s’en réservaient la propriété. Comme le concluent les responsables de l’édition Norton des œuvres complètes de Shakespeare (1997), le problème de la biographie de l’auteur, « ce n’est pas que les détails manquent, c’est qu’ils sont plutôt ennuyeux ».

Delia Bacon n’en avait pas moins ouvert la boîte de Pandore : des sociétés « baconiennes » s’organisèrent de part et d’autre de l’Atlantique sans jamais relever que le parcours de Delia Bacon – une jeune autodidacte que son environnement social ne prédestinait guère à l’expertise shakespearienne – suggérait que la vie du f ils de gantier de Stratford n’était peutêtre pas incompatible avec l’œuvre de Shakespeare…

Près d’un siècle plus tard, le déclin de l’étoile baconienne ne met pas un terme à la quête du « vrai Shakespeare ». Edouard de Vere, dix-septième comte d’Oxford, détrône Francis Bacon comme candidat favori. La méthodologie de l’enquête a changé : il ne s’agit plus de déceler des messages secrets placés au cœur des pièces et des poèmes, mais de mettre au jour les similarités entre la biographie du comte et certains éléments narratifs de l’« œuvre ».

La moisson de preuves s’avère abondante. Oxford connaissait bien l’Italie, où se déroulent, au moins en partie, plus d’un tiers des pièces du corpus. A l’image du roi Lear, le comte entretenait des relations diff iciles avec ses trois f illes. Son mode de vie, prodigue, rappelle étrangement celui de Falstaff, l’amateur de plaisirs terrestres de Henry IV. Plus troublant encore : un éloge à l’intention d’Oxford fait référence à son allure qui « secoue les lances », shakes spears en anglais. En outre, en 2001, une étude révèle que, du millier de passages annotés dans la bible du noble anglais, plus d’un tiers étaient évoqués dans les pièces…

Envisager les œuvres de Shakespeare comme une introspection biographique implique une lecture anachronique de textes rédigés bien avant que n’émerge cette tradition littéraire. Néanmoins, de nouveaux scénarios apparaissent. Dont celui-ci : ancien amant de la reine Elisabeth I re (que certains considèrent également comme sa mère), Oxford aurait décidé d’utiliser la scène pour régler ses comptes politiques, en se servant d’un certain William Shakespeare comme prête-nom. Et peu importe si douze des pièces attribuées à ce dernier ont été écrites après la mort du comte, en 1604 (5).

Car la controverse découle peut-être moins de l’analyse de faits (rares) que de la volonté, à chaque époque, d’enrôler le barde dans les discours que, tour à tour, différentes sociétés souhaitent produire sur ellesmêmes, à travers leur définition du « génie ». Lors de la restauration monarchique (1660-1689), les pièces furent même réécrites pour que Shakespeare, alors décrit comme un guide moral, corresponde davantage à l’image que l’on se faisait de lui. Dans Le Roi Lear, la vertueuse Cordelia ne meurt plus : elle se marie et vit très longtemps. Plus récemment, Stephen Greenblatt, l’un des spécialistes américains les plus reconnus, se livre à des contorsions dans Will in the World (W. W. Norton, Londres, 2005) pour démontrer que Le Marchand de Venise – qui reflète une forme d’antisémitisme commune à l’époque élisabéthaine – constitue en fait une réponse anti-antisémite à la pièce de Christopher Marlowe Le Juif de Malte…

SAVANT éclairé, aristocrate romantique, religieux touché par la grâce, intellectuel engagé prenant la défense des opprimés : la quête du « vrai Shakespeare » s’est dotée de multiples Graal. Mais, à chaque époque, un point commun unit les anti-stratfordiens : une forme plus ou moins avouée d’élitisme. Delia Bacon méprisait l’homme né à Stratford, nécessairement « stupide et analphabète (6) ». Similaire, le point de vue de l’oxfordien John Thomas Looney reflétait sa nostalgie pour l’époque féodale et les valeurs de la noblesse. Dans une lettre adressée à Arnold Zweig, datée du 2 avril 1937, Freud estime, de son côté, « inconcevable » qu’une personne d’extraction populaire ait pu imaginer la complexité « des névroses de Hamlet, de la folie de Lear, de la fébrilité de Macbeth, de la jalousie d’Othello, etc. », avant de conclure : « Je suis presque irrité que vous puissiez le suggérer. »

Cette analyse repose pourtant sur ce que Paster décrit comme « un jugement sommaire de ce qui aurait constitué la malédiction des origines provinciales et de la rusticité barbare » à l’époque élisabéthaine. Une vision des choses qui « sous-estime la rigueur classique de l’éducation et surestime parallèlement l’étendue des connaissances de l’aristocratie à l’époque des Tudors (7) ». Période où on lisait aussi bien Ovide que Cicéron, Virgile que Quintilien, autant d’auteurs ayant inspiré les œuvres.

N’en déplaise à certains de ses admirateurs, Shakespeare avait choisi la scène, dans une société qui considérait souvent le théâtre comme un lieu de dépravation. Il écrivait peut-être moins pour discourir en philosophe ou contempler les méandres de son âme que pour percevoir une rémunération et divertir – y compris les classes populaires, familières des théâtres à l’époque. Sans aucun doute génial, le barde de Stratford n’en fut peut-être pas moins d’abord un « simple » dramaturge élisabéthain – tout comme Marlowe, fils de cordonnier, et Ben Jonson, élevé par un maçon. Ses œuvres nous parleraient-elles moins pour autant ?

(1) Sam C. Saunders, « Could Shakespeare have calculated the odds in Hamlet’s wager ? », The Oxfordian, vol. 10, NewYork, octobre 2007.

(2) « Shakespeare, signifying nothing », International Herald Tribune, Neuilly-sur-Seine, 2 novembre 2011.

(3) « Curst be he yt moves my bones », Harper’s Magazine, New York, avril 1999, d’où sont tirées certaines des informations citées ici.

(4) Gail Kern Paster, « The sweet swan », Harper’s Magazine, avril 1999.

(5) James Shapiro suggère de façon convaincante qu’une grande partie des pièces découlent d’un travail de collaboration (courant à l’époque) impliquant William Shakespeare (Contested Will : WhoWrote Shakespeare ?, Faber and Faber, Londres, 2010).

(6) Cité par James Shapiro (ibid), qui détaille les méandres de la « controverse ».

(7) Gail Kern Paster, op. cit.

AIRAN KANG. – « Sonnet 18 », 2009

YO R K

N E W

,ITZ GALLERY

BRYCE WO LKOW

SOMMAIRE

Janvier 2012

PAGE 2 :

Courrier des lecteurs. – Coupures de presse. – Trop critique pour être français, par RENA UD LAMBERT. P AGE 3 :

L’éducation suffira-t-elle ?, par JOHN MARSH. P AGES 4 ET 5 :

Et la droite américaine a détourné la colère populaire, par THOMAS FRANK. – Républicains et démocrates se disputent la country music, par S YLVIE LAURENT. P AGES 6 ET 7 :

Internationale socialiste ou les Pieds Nickelés en Amérique latine, par MAU RICE LEMOINE. – Un chevalier pas si blanc (R. L.).

P AGES 8 ET 9 :

Quand l’euro enfiévrait les rédactions, par ANT OINE SCHWARTZ. – Contorsions pour sauver la monnaie unique, par BERNARD CASSEN.

P AGES 10 ET 11 :

La crise de 2008 a commencé il y a quarante ans, par W OLFGANG STREECK.

P AGE 12 :

Chiffres tronqués pour idée interdite, par GILLES ARDINAT. – Deux constats sévères et quelques pistes, par ANNE-CÉCILE ROBERT.

P AGE 13 :

La bataille du Rhin d’acier, par VINCENT DOUMAYROU.

P AGES 14 ET 15 :

Oran, 5 juillet 1962..., par PIERRE DAUM ET AUREL. – Etudes biaisées, mémoire sélective (P. D.).

P AGES 16 ET 17 :

Comment se fabriquent les débats publics, suite de l ’article de PIERRE BOURDIEU. – Les deux faces de l ’Etat (P. B.). – A cent contre un, par PIERRE RIMBERT.

P AGES 18 ET 19 :

Accélération de l’histoire en Birmanie, par ELIZABETH RUSH. – Une relation ambiguë avec la Chine, par ANDRÉ ET LOUIS BOUCAUD.

P AGES 20 ET 21 :

Suez entre salafisme et révolution, suite de l ’article de FRANÇOIS PRADAL. – Une culture de résistance (F. P.).

P AGE 22 :

Fiasco sportif pour Lagardère, par D AVID GARCIA. P AGE 23 :

Surveillance « profonde » sur Internet, par ANT OINE CHAMPAGNE. P AGES 24 À 26 :

LES LIVRES DU MOIS : « Oliver VII », d’Antal Szerb, par FRANÇOISE ASSO. – « Caucase Circus », de Julia Latynina, par VIOLAINE RIPOLL. – Fritz Lang en majesté, par LIONEL RICHARD. – Philosopher sans peine, par CHRIST OPHE BACONIN. – « Filles d’albums », par MONA CHOLLET. – Les trous noirs du droit international (A.-C. R.). – Fantaisies typographiques, par PHILIPPE DE JONCKHEERE. – Dans les revues. P AGE 27 :

Maeterlinck et ses royaumes, par FRANCK VENAILLE.

Supplément Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, pages I à IV.

Le Monde diplomatique du mois de décembre 2011

a été tiré à 209 181 exemplaires. A ce numéro est joint un encart, destinés aux abonnés :

« Atlas Monde diplomatique ».

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