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L’ I N D U S T R I E , E N J E U É L E C T O R A L – Dossier pages 17 à 21

4 , 9 0 € - Mensuel - 2 8 p a g e s

CONFLITS D’INTÉRÊTS ET CONNIVENCES MÉDIATIQUES

Les économistes à gages

Editoriaux, matinales radiophoniques, plateaux de télévision : en pleine campagne présidentielle, une poignée d’économistes quadrillent l’espace médiatique et bornent celui des possibles. Présentés comme universitaires, ils incarneraient la rigueur technique au cœur de la mêlée idéologique. Mais leurs diagnostics seraient-ils aussi crédibles si ces « experts » rendaient publiques leurs autres activités ?

PA R RENAUD L A M B E R T

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ONAPPELLE cela l’« effet Dracula » : à l’instar du célèbre vampire des Carpates, les arrangements illégitimes ne résisteraient pas à leur exposition au grand jour. Ainsi, la révélation en 1998 de l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI), négocié secrètement pour accentuer la libéralisation économique, avait conduit à sa désintégration.

Cette fois, la controverse concerne la collusion entre économistes et institutions financières. Nombre d’universitaires invités par les médias pour éclairer le débat public, mais aussi de chercheurs appointés comme conseillers par les gouvernements, sont en effet rétribués par des banques ou de grandes entreprises. Un expert peut-il, « en toute indépendance », prôner la dérégulation financière quand il occupe simultanément un poste d’administrateur d’un fonds d’investissement ?

Ces liaisons dangereuses, sources de conflits d’intérêts, ne sont pas secrètes. Mais leurs bénéficiaires se gardent bien

NORBERT SCHWONTKOWSKI. – « Pause », 2004

ITTKEMANN

LJOCHEN

d’en faire la publicité. Avant le cataclysme de 2008, chacun s’accommodait de l’équivoque : les journalistes exhibaient leurs experts censément neutres, lesquels empochaient les dividendes de leur ubiquité sous forme de notoriété accrue et d’espèces sonnantes et trébuchantes. Mais, depuis 2008, les accointances des économistes ne passent plus inaperçues. L’effet Dracula aura-t-il raison de cette forme intellectuelle de prévarication ? Suffira-t-il de la rendre publique pour la vaincre ? Tel est le pari de la prestigieuse Association américaine d’économie (American Economic Association, AEA).

Depuis le début de cette année, les articles publiés dans les revues scientifiques membres de l’association sont tenus de dévoiler les éventuels conflits d’intérêts impliquant les auteurs. Les

économistes devront ainsi mentionner « les “parties intéressées” (1) leur ayant versé une rémunération financière importante, c’est-à-dire d’un montant total supérieur ou égal à 10 000 dollars [environ 7 600 euros], au cours des trois dernières années » (communiqué du 5 janvier 2012). La mesure s’appliquera également aux sommes perçues par les « proches ». A la tête de certaines des plus prestigieuses revues de la discipline, la vénérable AEA – elle s’apprête à fêter son cent trentième anniversaire – n’est guère sujette aux tocades. Sa décision a frappé les esprits.

(Lire la suite page 22.)

(1) Les « parties intéressées » sont définies comme « tout individu, groupe ou organisation concerné, financièrement, idéologiquement ou politiquement par le contenu de l’article ».

Impunité saoudienne

LES LIBERTÉS fondamentales ne sont pas mieux respectées en Arabie saoudite qu’en Iran. Est-ce donc à son statut de premier pays exportateur de pétrole et d’allié des EtatsUnis que la monarchie wahhabite doit d’être miraculeusement épargnée par la « communauté internationale » ? L’Arabie saoudite peut en tout cas intervenir à Bahreïn, y écraser une protestation démocratique, exécuter soixante-seize personnes en 2011 (dont une femme accusée de « sorcellerie »), menacer du même châtiment un blogueur qui a diffusé sur son compte Twitter un dialogue imaginaire avec le Prophète, condamner les voleurs à l’amputation, proclamer les chefs d’inculpation de viol, de sodomie, d’adultère, d’homosexualité, de trafic de drogue, d’apostasie passibles de la peine capitale, sans que, hormis le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, nul ou presque semble s’en émouvoir. Ni le Conseil de sécurité de l’ONU, ni le G20, dont l’Arabie saoudite est membre, ni le Fonds monétaire international (FMI), dont la directrice générale vient de saluer le «rôle important» joué par Riyad dans la stabilisation de l’économie mondiale.

La même monarchie s’obstine-t-elle à interdire aux femmes – qui déjà ne peuvent pas se déplacer en voiture sans mari ou chauffeur – de participer aux Jeux olympiques ? Cette violation de deux articles au moins de la charte sportive (1) ne suscite pas, elle non plus, beaucoup de remous. A supposer que l’Iran se fût rendu coupable d’un tel apartheid sexuel, une campagne internationale de protestations eût déjà été lancée.

PAR SERGE HALIMI

officielles à l’étranger. Or Riyad, qui appuya jusqu’au bout le clan Ben Ali, refuse d’extrader le dictateur déchu et sert de refuge à sa fortune mal acquise. L’argent des pays du Golfe encourage par ailleurs les provocations des salafistes tunisiens et finance des chaînes de télévision qui propagent dans le pays une lecture moyenâgeuse de l’islam.

En janvier 2008, le président français Nicolas Sarkozy prétendait que, «sous l’impulsion de sa majesté le roi Abdallah», l’Arabie saoudite développait une «politique de civilisation». Quatre ans plus tard, ce pays, où règne la corruption, est surtout devenu le fer de lance du sunnisme ultraconservateur dans le monde arabe. Les gérontes de Riyad, qui assimilent les protestations de la jeunesse saoudienne à une «nouvelleformedeterrorisme», ne se soucient du droit des peuples que pour l’opposer aux régimes de leurs rivaux régionaux, « radicaux » ou chiites. Le royaume se croit sans doute abrité des tempêtes populaires par son saupoudrage social d’une fraction de la rente pétrolière, par le mépris que la majorité sunnite voue aux 10 à 20 % de chiites qui grondent dans l’est du pays, par la crainte de l’Iran enfin. L’indulgence internationale dont bénéficie la monarchie saoudienne lui procure un bouclier de plus.

Le traitement de faveur permanent dont bénéficie la dynastie wahhabite vient de trouver une nouvelle illustration avec les déclarations du premier ministre tunisien. M. Hamadi Jebali a loué ses hôtes saoudiens lors d’une de ses premières visites

(1) L’article 4 de la charte olympique dispose que « chaque individu doit avoir la possibilité de faire du sport sans discrimination d’aucune sorte ». L’article 6 précise que « toute forme de discrimination à l’égard d’une personne fondée sur des considérations de race, de religion, de politique, de sexe, est incompatible avec l’appartenance au mouvement olympique ».

★ S O M M A I R E C O M P L E T E N P A G E 2 8

Afrique CFA : 2 200 F CFA, Algérie : 200 DA, Allemagne : 4,90 €, Antilles-Guyane : 4,95 €, Autriche : 4,90 €, Belgique : 4,90 €, Canada : 6,75 $C, Espagne : 4,90 €, Etats-Unis : 6,75 $US, Grande-Bretagne : 3,95 £, Grèce : 4,90 €, Hongrie : 1500 HUF, Irlande : 4,90 €, Italie : 4,90 €, Luxembourg : 4,90 €, Maroc : 28 DH, Pays-Bas : 4,90 €, Portugal (cont.) : 4,90 €, Réunion : 4,95 €, Suisse : 7,80 CHF, TOM : 700 CFP, Tunisie : 3,90 DT.

FUKUSHIMA VU PAR L’ÉCRIVAIN IKEZAWA NATSUKI Page 16.

N° 696 - 59e année. Mars 2012

UN PROJET À BOUT DE SOUFFLE

Balkans, la fin du rêve européen

La Croatie deviendra, le 1er juillet 2013, le vingthuitième Etat membre de l’Union européenne. Les électeurs ont approuvé le 22 janvier l’adhésion de leur pays. Si le « oui » a remporté près de 67 % des suffrages, la très faible participation (43 % des inscrits) limite la portée de ce vote. En réalité, c’est sans enthousiasme que les Croates s’apprêtent à rejoindre l’Union. Laquelle a perdu beaucoup de son attrait dans tous les pays de la région.

P A R N O T R E E N V O Y É S P É C I A L

J E A N - A R N A U L T D É R E N S *

« NOUSALLONSentrerdansuneUnioneuropéennequiest entraindevivrelaplusgravecrisedesonhistoire,uneEuropenéolibéraleetarchibureaucratisée,malgrésonvernisdedémo-cratie»,s’indigneM.MateKapovic.Cejeunelinguiste,quiachèvesathèseàl’universitédeZagreb,étaitl’unedesvoixlesplus influentes de l’opposition de gauche à l’intégration de la Croatie dans l’Union européenne.

Le pays s’est engagé il y a plus de dix ans dans le processus menant à l’adhésion. Longtemps, la plupart des critiques émanaient des milieux nationalistes. Ceux-ci dénonçaient les risques d’une perte de souveraineté et l’obligation de coopération avec la justice internationale, qui se solderait par l’arrestation et le jugement de « héros » de la guerre d’indépendance – sans oublier les secteurs les plus conservateurs de l’Eglise catholique, hostiles à une Europe voulant « imposer » le droit à l’avortement ou la légalisation du mariage homosexuel. Pour la droite nationaliste, la Croatie n’aurait rien à gagner à troquer ainsi l’ancienne « dépendance » envers Belgrade contre un nouvel « assujettissement » à Bruxelles. Ces courants demeurent influents ; ils l’ont encore rappelé lors de la condamnation à vingt-quatre années de prison de l’ancien général Ante Gotovina par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), en avril 2011. Toutefois, le développement d’une critique de gauche de l’intégration européenne a été la nouveauté politique de ces dernières années.

(Lire la suite page 12.)

* Rédacteur en chef du Courrier des Balkans (http://balkans.courriers.info). Coauteur, avec Laurent Geslin, de Voyage au pays des Gorani (Balkans, début du XXIe siècle), Cartouche, Paris, 2010.

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