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N° 699 - 59e année. Juin 2012

« F A B L A B S » , B I E N T Ô T D E S U S I N E S D A N S N O S S A L O N S – pages 22 et 23

FOOTBALL, LE MYTHE DE L’ÉGALITÉ PAR DAVID GARCIA Page 19.

ENQUÊTE SUR UN AUDIT POPULAIRE

La dette, quelle dette ?

En Grèce, les nouvelles élections législatives, prévues le 17 juin, se joueront sur la question de la renégociation de la dette. Les contribuables refusent de continuer à « mettre de l’argent dans un puits sans fond », estime M. Alexis Tsipras, le dirigeant du parti de gauche Syriza. En France, une campagne populaire exige elle aussi un audit citoyen de la dette publique.

PA R J E A N GADREY *

UN PARFUM de printemps 2005 ? A l’époque, le président de la République, M. Jacques Chirac, avait soumis à référendum le traité constitutionnel européen (TCE). Les médias furent unanimes : il fallait approuver le texte. La campagne se caractérisa néanmoins par une mobilisation inédite. Associations, organisations politiques et syndicales s’employèrent à décortiquer, expliquer et débattre un document pourtant peu engageant. Contre l’avis des « experts » institutionnels, les Français décidèrent de rejeter le TCE à près de 55 %.

Sept ans plus tard, il n’est plus question de traité européen, mais le chœur des éditorialistes résonne de nouveau : le fardeau de la dette impose aux peuples de se serrer la ceinture. Et, bien qu’aucun référendum n’ait cette fois été prévu pour demander aux Français leur avis sur la question, une campagne de terrain a pris le pari – délicat – d’imposer dans le débat public une question que les médias s’emploient à taire : fautil payer l’ensemble de la dette française ?

Depuis l’été 2011, l’appel national « Pour un audit citoyen de la dette publique », rassemblant vingt-neuf associations, organisations non gouvernementales (ONG) et syndicats, et bénéficiant du soutien de diverses formations politiques (1), a été signé par près de soixante mille personnes (2). Plus de cent vingt comités d’audit citoyen (CAC) se proposant de « remplacer les agences de notation » ont été créés depuis l’automne 2011. Comment expliquer un tel engouement ?

L’un des animateurs de cette campagne, le philosophe Patrick Viveret, rappelle que le mot « désir » – ici, celui de s’impliquer dans une mobilisation – provient de « désidérer » : « La sidération a ceci de caractéristique que même les victimes pensent qu’il n’est pas possible de faire autrement. La sidération, c’est, sur le plan économique, ce qu’on pourrait appeler la pensée TINA [“There is no alternative”] de Margaret Thatcher : un état où l’on dit juste “Oui, c’est catastrophique” et “Non, on ne peut pas faire autrement” (3). » Il s’agirait en somme d’un « blocage de l’imaginaire », de l’indignation et de la critique.

Or, au sein des CAC, les choses se décoincent lorsque les participants font certaines découvertes, qui les laissent en général incrédules :

– Comment ? Les dépenses de l’Etat français, en pourcentage de la richesse totale produite, n’auraient pas progressé depuis vingt ans ? Elles auraient même un peu baissé, passant de 24 % du produit intérieur brut (PIB) au milieu des années 1980 à 22 % au milieu des années 2000 ? En êtes-vous certain ?

– Vous dites que les recettes de l’Etat ont quant à elles perdu quatre points de PIB, passant de 22 % à 18 % sur cette période ? « Ils » ont donc fait le choix de priver l’Etat de recettes ?

(Lire la suite page 12.)

(1) D’Europe Ecologie - Les Verts (EE-LV) au Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), en passant par le Parti communiste (PC) ou le Parti pour la décroissance.

(2) www.audit-citoyen.org (3) « Construire une résiliAnce. De la sidération au désir », treizième session de l’Université intégrale du Club de Budapest, 19 septembre 2011.

* Economiste.

LES VILLES-ATELIERS DE FOXCONN

En Chine, la vie selon Apple

Le géant taïwanais Foxconn, premier fournisseur mondial d’électronique et premier employeur privé en Chine, est désormais à l’étroit dans son bunker géant de Shenzhen Longhua. Voyage dans le Guangdong, puis dans le Sichuan, lieu emblématique de son renouveau industriel.

PA R N O T R E E N V O Y É S P É C I A L

J O R D A N POU I L L E *

« C’ESTlapremièrefoisquejeparleàunétranger. TuconnaisMichaelJackson?J’aitoutesseschansonssurmontéléphone!»Minuittrente,devantl’entréedeHongfujin,unebranchedeFoxconnquifabriquel’iPod. Dans la moiteur nocturne de Longhua, la banlieue de Shenzhen, une cohorte de cuisiniers ambulants, le réchaud à gaz soudé à l’arrière du triporteur, sont venus faire concurrence à la cantine de l’usine. Ils haranguent ces milliers de jeunes en veston rose ou noir quittant leur poste de travail le ventre vide. Certains sont curieux et nous abordent de manière candide et enjouée. Pour les clients attablés autour de l’installation de M. Bo Zhang, la portion de nouilles sautées est à 3 yuans (1). A lui seul, M. Bo en prépare au moins mille par jour. «Leschefsde Foxconnpréfèrentgarderleurssalariésprèsdesateliers pendant la pause-repas. Alors, dèsqu’on arrive, ces salauds font baisser le prix des plats de cantine à 1,50yuan,contre4yuanslerestedutemps!»

M. Bo est lui-même un ancien ouvrier de Foxconn. Il était affecté à l’atelier de laminage des coques métalliques des MacBook. Il se souvient d’une salle mal ventilée et bruyante, de la chaleur suffocante, de cette poussière d’aluminium qui lui recouvrait la peau et les cheveux. A l’époque, non seulement les ouvriers n’avaient aucun contact avec la hiérarchie taïwanaise, mais même les cadres chinois évitaient toute relation avec leurs homologues taïwanais, pourtant décisionnaires. Sans surprise, ses demandes de mutation étaient toutes refusées. Il a quitté l’usine au bout d’un an, en mai 2010. Pour mieux revenir. «Maintenant,cesontlesouvriersqui me font vivre», s’amuse-t-il. Et tant pis si les rats déambulent sous ses tabourets en plastique et si la fumée des usines se mêle au parfum subtil de la sauce de soja.

* Journaliste, Pékin.

(Lire la suite page 20.)

(1) 1 yuan = environ 0,12 euro.

Radicalisation

PAR SERGE HALIMI

LA révolte des étudiants québécois le démontre à son tour : les politiques «austéritaires » ne peuvent plus être imposées sans méthodes autoritaires. Lorsque le gouvernement libéral (centriste) de M. Jean Charest a décidé d’augmenter de 75 % en cinq ans les frais d’inscription à l’université, plus du tiers des étudiants de la province se sont mis en grève ; le 18 mai dernier, les droits d’association et de manifestation ont été suspendus lors d’une session spéciale de l’Assemblée nationale du Québec (lire l’article page6). Enchaînement fatal : rogner une conquête démocratique (ici, l’accès à l’enseignement supérieur) amène assez vite à amputer une liberté fondamentale.

Cette radicalisation s’observe dans d’autres pays. En France, la défaite du parti conservateur, à l’issue d’une campagne au cours de laquelle furent déclinés tous les thèmes de l’extrême droite, ne l’a nullement incité à réorienter son discours vers l’électorat centriste qui lui aurait manqué. Les héritiers de M. Nicolas Sarkozy continuent au contraire à privilégier les positions les plus réactionnaires – hostilité aux immigrés, opposition au «laxismepénal», lutte contre les fraudes sociales –, avec l’espoir d’arracher au Front national un électorat populaire censé se reconnaître dans le portrait du «travailleurquineveutpasque celuiquinetravaillepasgagnedavantagequelui(1)».

Moins d’un mois après la prise de fonctions de M. Barack Obama, les Etats-Unis avaient connu une évolution politique du même ordre. Loin de battre sa coulpe, le Parti républicain emboîtait le pas au Tea Party, truculent et paranoïaque, mais surtout expert dans l’art de présenter ses adversaires comme un ramassis de snobs gauchistes, de technocrates imbus d’eux-

mêmes et seulement capables de tracasser les producteurs de richesses afin de continuer à combler les « assistés » et les ratés. «Nousavionspresquetousunvoisinouentenduparler de quelqu’unquivivaitau-dessusdesesmoyens,etnousnous demandionsbienpourquoic’étaitnousquidevionspayerpour lui», s’offusquèrent ainsi les auteurs du « Manifeste du Tea Party » (2).La droite républicaine ne s’est pas souciée de reconquérir le centre, où, paraît-il, se gagnent les élections. Et elle s’est requinquée en substituant au pragmatisme gris de responsables en déroute les aspirations de ses militants les plus fervents.

Cet imaginaire de droite est puissant. Il ne se combattra pas avec du prêchi-prêcha, ni en modifiant à la marge une orientation économique et financière dont l’échec programmé va multiplier les situations de désarroi, d’abattement, de panique. Sans parler des effets politiques délétères d’un ressentiment qui se trompe d’adversaire. L’affaissement des deux grands partis grecs, coresponsables de la faillite du pays et du martyre infligé à son peuple, l’essor inespéré d’une formation de gauche, Syriza, déterminée à remettre en cause le remboursement d’une dette largement illégitime (lire l’article ci-dessus), démontrent qu’une sortie de l’impasse n’est pas hors de portée. A condition de faire preuve d’audace et d’imagination. C’est aussi tout le sens du combat des étudiants québécois.

(1) Discours de M. Nicolas Sarkozy à Saint-Cyr-sur-Loire, 23 avril 2012. (2) Cité par Thomas Frank, Pity the Billionaire : The Hard-Times Swindle and the Unlikely Comeback of the Right, Metropolitan Books, New York, 2012.

★ S O M M A I R E C O M P L E T E N P A G E 2 8

Afrique CFA : 2 200 F CFA, Algérie : 200 DA, Allemagne : 4,90 €, Antilles-Guyane : 4,95 €, Autriche : 4,90 €, Belgique : 4,90 €, Canada : 6,75 $C, Espagne : 4,90 €, Etats-Unis : 6,75 $US, Grande-Bretagne : 3,95 £, Grèce : 4,90 €, Hongrie : 1500 HUF, Irlande : 4,90 €, Italie : 4,90 €, Luxembourg : 4,90 €, Maroc : 28 DH, Pays-Bas : 4,90 €, Portugal (cont.) : 4,90 €, Réunion : 4,95 €, Suisse : 7,80 CHF, TOM : 700 CFP, Tunisie : 3,90 DT.

L E B O N

I N

B AU D O

I E

G A L E R

PIOTR KLEMENSIEWICZ. – Sans titre, 2007