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U N E C O N T E S TAT I O N A M O U R E U S E D ’ E L L E - M Ê M E - pages 4 et 5

PHOTOGRAPHIE CHINOISE, LE RENOUVEAU PAR PHIL I PPE PATAUD CÉLÉRIER Pages 14 et 15.

4 , 9 0 € - Mensuel - 2 8 p a g e s

N° 706 - 60e année. Janvier 2013

RÉVOLUTIONS, ACTE II

Monarchies arabes, la prochaine cible ?

Tandis qu’en Tunisie, en Egypte, en Libye et au Yémen s’amorce une chaotique transition démocratique, les combats s’intensifient en Syrie (lire page 10). Moins remarquées, les contestations s’enracinent dans les monarchies, que ce soit en Jordanie, au Maroc ou dans les pays du Golfe.

PA R H I C H A M BEN ABDAL L A H E L - A L A O U I *

PLUTÔT qu’un événement, le « prin- temps arabe » est un processus. Pour les pays les plus engagés sur le chemin de l’émancipation politique, la question cruciale est la suivante : la démocratie peut-elle s’institutionnaliser ? Même si les progrès demeurent fragiles, et les rapports entre sociétés et Etats toujours conflictuels, la question appelle un « oui » prudent. Dans certains des pays concernés, on assiste à la mise en place d’institutions appelées à devenir démocratiques.

C’est en Afrique du Nord que les perspectives d’avenir paraissent le plus prometteuses. L’institutionnalisation de la démocratie suppose une convergence de la vie politique autour des trois pôles qui fondent l’Etat de droit, à savoir les élections, le Parlement et la Constitution. Quand ces pôles sont robustes et durables, les gouvernements restent généralement à l’abri des groupes radicaux, des forces réactionnaires et d’un retour à des formes autoritaires. Les démocraties qui chérissent le respect du droit et l’équité

* Membre du Freeman Spogli Institute for International Studies et chercheur à l’université Stanford.

des scrutins requièrent une alternance du pouvoir entre partis rivaux.

En Tunisie, en Libye et en Egypte, ce processus d’institutionnalisation est en marche, fût-ce sur un chemin cahoteux (1). Chacun de ces trois pays a connu des élections législatives marquées par une compétition et un pluralisme inconcevables sous l’ancien régime. En Tunisie, l’Assemblée constituante issue des urnes est en train d’achever l’élaboration de la Constitution. La crise y a deux dimensions : la longue passivité du nouveau gouvernement face aux violences salafistes (qui a pris fin après l’attaque de l’ambassade américaine à Tunis) et le retard à mettre en œuvre des réformes économiques, notamment dans les régions les plus défavorisées. En dépit de ces tensions parfois très vives et des conflits qui opposent les divers intérêts politiques, personne, si ce n’est une petite minorité, ne remet en cause les règles du jeu démocratique.

(Lire la suite page 8.)

(1) Lire le dossier « Sur les braises du “printemps arabe”», Le Monde diplomatique, novembre 2012.

GROUPES DE PRESSION À L’ASSAUT DU PARLEMENT

Quand les avocats d’affaires

écrivent les lois

ALBERTO MAGNELLI. – « Fantômes actifs », 1938

UNE E N Q U Ê T E D E MATH I L D E GOANEC *

DAPPARENCE barbare, le sigle est quasiment entré dans le langage courant. La RGPP (révision générale des politiques publiques), dont les recommandations sont inscrites dans la loi de f inances 2009, affiche l’ambition de moderniser l’Etat. Pour le grand public, elle se résume souvent à l’une des mesures-phares du quinquennat de M. Nicolas Sarkozy : le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux. La manière dont elle a consacré le rôle des experts, consultants et avocats d’affaires dans la préparation des projets de loi est beaucoup moins connue.

Selon le rapport parlementaire rédigé en 2011 par les députés François CornutGentille (Union pour un mouvement populaire, UMP) et Christian Eckert (Parti socialiste, PS), 102 millions d’euros ont été alloués à des prestations extérieures d’audit dans le cadre de la RGPP, dont 20 millions pour sa seule phase préparatoire. « Le principe affiché [de cette réforme] est de faire examiner les objectifs, les dépenses, les résultats et les modus operandi des grandes politiques publiques ministérielles par des équipes d’audit (1) », explique Philippe Bezes, chercheur en sciences administratives et politiques. McKinsey, Boston Consulting Group (BCG), Capgemini, Ernst & Young ou encore Mazars, les gros cabinets de conseil français ou internationaux, participent désormais au processus décisionnel public à titre d’experts.

Cette dynamique, qui s’inscrit dans le cadre des politiques de restriction budgé

La loi bancaire présentée par le gouvernement français fin décembre a été largement inspirée par le lobby des banques. Contrairement aux promesses du candidat François Hollande, qui avait annoncé la séparation des activités de spéculation et de crédit, le système actuel ne sera finalement modifié qu’à la marge. Une nouvelle illustration du poids des cabinets d’experts, qui se sont peu à peu substitués à la fonction publique et aux élus.

taire, fut enclenchée au début des années 2000 par le ministère de l’économie, des finances et de l’industrie ; elle doit beaucoup à la formidable concentration du secteur de l’audit privé, engagée dix ans plus tôt, et qui a conduit à l’« émergence de multinationales du conseil ». Celles-ci ont peu à peu développé « des filiales spécifiques “services publics” et des prestations évolutives, d’abord centrées sur l’informatique, puis sur les audits comptables et les réformes de la comptabilité publique et, enfin, sur des réorganisations-débureaucratisations » (2).

(Lire la suite page 20.)

(1) Philippe Bezes, « Morphologie de la RGPP. Une mise en perspective historique et comparative », Revue française d’administration publique, no 136, Paris, avril 2010.

(2) Ibid.

Front antipopulaire

LES PUISSANCES émergentes d’aujourd’hui ne sont pas de dignes héritières des anticolonialistes et des antiimpérialistes d’hier. Les pays du Sud contrôlent une part croissante de l’économie mondiale. Ce n’est que justice. Mais cette richesse est tellement mal répartie que l’inégalité des revenus est plus prononcée encore en Afrique du Sud ou en Chine qu’aux Etats-Unis. Et les fortunes ainsi constituées servent davantage à racheter des entreprises, des biens de prestige occidentaux qu’à améliorer les conditions de vie et de santé des populations indienne, chinoise, arabes, africaines.

C’est un peu l’ère des barons voleurs qui recommence. En Amérique, à la fin du XIXe siècle, s’imposèrent des dynasties industrielles à la rapacité légendaire (John D. Rockefeller, J. P. Morgan, Cornelius Vanderbilt). Elles supplantèrent progressivement les grandes familles européennes dans les secteurs du pétrole, des transports, de la banque. Rivaux au départ, les concurrents transatlantiques s’entendirent un peu plus tard pour exploiter les travailleurs du monde, accroître démesurément la rémunération de leurs actionnaires, épuiser les réserves de la Terre.

Les monarques du Golfe, les oligarques chinois, indiens ou russes rêvent au même type de relève – et d’entente. Tels les patrons américains hier, ils se font volontiers donneurs de leçons universelles. Interrogé sur le projet (trop) vite abandonné de nationaliser un de ses sites industriels lorrains (lire page 2), le milliardaire indien Lakshmi Mittal a qualifié cette idée de «bondenarrière». Et il a prévenu : «Un investisseur réfléchira peut-êtreàdeuxfoisavantd’investir enFrance (1). » Le premier ministre russe a eu recours à un argument du même tonneau pour commenter un relèvement de la fiscalité à Paris : «En Russie, que l’on soit riche ou pauvre, le taux d’imposition est de13%.Onnousditque les oligarques devraient payer plus, mais nous ne voulons pasquelescapitaux partent àl’étranger, dansdescircuits opaques(2).»Pékin n’est pas moins acharné à défendre les recettes libérales. En juin dernier, le président chinois avait fait connaître son soulagement après la victoire électorale de la droite grecque ; le patron du principal fonds souverain chinois, actionnaire de GDF Suez, a carrément fustigé l’existence en Europe de «lois sociales obsolètes» qui «conduisent à la paresse,àl’indolenceplutôtqu’àtravaillerdur (3). »

L’historien britannique Perry Anderson rappelle qu’en 1815, lors du congrès de Vienne, cinq puissances – la France, le Royaume-Uni, la Russie, l’Autriche et la Prusse – s’étaient concertées pour prévenir la guerre et écraser les révolutions. Selon lui, l’ordre mondial est désormais gouverné par une nouvelle «pentarchie»,informelle, qui réunit Etats-Unis, Union européenne, Russie, Chine et Inde. Cette Sainte-Alliance conservatrice, constituée de puissances rivales et complices, rêve de stabilité. Mais le monde qu’elle construit garantit que de nouveaux soubresauts économiques vont survenir. Et alimenter, quoi qu’elle fasse, les prochaines révoltes sociales.

(1) Entretien au Figaro, Paris, 13 décembre 2012. (2) Entretien avec Dmitri Medvedev, Le Figaro, 26 novembre 2012. (3) Lire Martine Bulard, « La Chine, la crise et les fraudeurs », Planète Asie, 14 novembre 2011, http://blog.mondediplo.net

★ S O M M A I R E C O M P L E T E N P A G E 2 8

Afrique CFA : 2 200 F CFA, Algérie : 200 DA, Allemagne : 4,90 €, Antilles-Guyane : 4,95 €, Autriche : 4,90 €, Belgique : 4,90 €, Canada : 6,75 $C, Espagne : 4,90 €, Etats-Unis : 6,75 $US, Grande-Bretagne : 3,95 £, Grèce : 4,90 €, Hongrie : 1500 HUF, Irlande : 4,90 €, Italie : 4,90 €, Luxembourg : 4,90 €, Maroc : 28 DH, Pays-Bas : 4,90 €, Portugal (cont.) : 4,90 €, Réunion : 4,95 €, Suisse : 7,80 CHF, TOM : 700 CFP, Tunisie : 5,50 DT.

ADAGP

* Journaliste.

PAR SERGE HALIMI

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