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AVRIL 2020 – LE MONDE diplomatique

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Viralité et confinement

PAR DENIS DUCLOS *

IL est étrange d’être un participant désarmé devant la montée d’un cataclysme et de s’en vouloir observateur. Des passions contraires nous traversent. L’indifférence forcée et la peur incontrôlée : la première appelle à continuer comme si de rien n’était, la seconde à surveiller et à punir tout mouvement interdit.

Laissons aux preux soignants (et spécialistes en infectiologie, épidémiologie ou virologie) déterminer la mesure de l’une et l’autre attitude. Après Pline l’Ancien (23-79 après Jésus-Christ) regardant les gens quitter tranquillement la pluie de cendres sur Pompéi sous des coussins – ces masques d’époque –, travaillons plutôt à repérer quelques traits parcourant notre « société-monde » en proie à la mathématique de la contagion.

Dans un passé récent, des pandémies au score équivalent – comme la grippe russe de 1889 (qui toucha une personne sur deux) – ou pires – comme la grippe espagnole de 1918, qui fit plusieurs dizaines de millions de morts, ou la grippe asiatique de 1957 – n’ont provoqué aucune panique mondiale ou locale. Mais, depuis peu, l’humanité se laisse émouvoir par des dangers planétaires associés à nos outrances diverses. N’y a-t-il aucune relation entre l’appesantissement de cette angoisse et le fait qu’une maladie comparable à celles que nous subissons depuis toujours puisse à ce point mobiliser les combats ?

On avait subodoré en 1996 que la maladie de la vache folle transmise au cerveau de l’homme représentait, via les farines animales nourrissant les troupeaux, un genre de cannibalisme imposé à nos pauvres bovins (1), et donc un spectre de Soleil vert, ce film de Richard Fleischer (1973) où les jeunes humains survivent en dévorant de la viande issue des cadavres des vieux. Treize ans plus tard, l’épidémie de grippe H1N1 créa des inquiétudes en vue d’une guerre bactériologique (2).

Il n’y a pas à chercher loin pour le Covid-19. Tout ce qui nous fait peur en lui préexiste dans la mondialisation actualisée : incertitude et suspicion sur les causes, hésitation sur les effets adverses, viralité toujours plus rapide (virus informatique – officieux ou officiel comme le cookie – ou réactions instantanées de la Bourse en 2008), difficulté des contre-mesures,

* Chercheur en anthropologie politique. Auteur, entre autres, de Sur la trace de « vrais » progrès humains, 2020, et de La Rencontre (comment le sujet humain et le collectif peuvent se tolérer pour épargner Gaïa), 2018, tous deux aux Éditions du Translatador, Seigny.

dangers accrus de conflits, de crises économiques, d’erreurs politiques, d’écarts autoritaires à l’État de droit, etc.

Mais, à la différence des mondialités économique et technologique ouvrant sur des tendances difficilement réversibles, la déferlante actuelle évolue vers une guérison probable, en dépit de son tribut de morts. On questionne le choix du meilleur parcours et non la finalité du processus de soin et de ses contraintes même si elles sont éventuellement contestées. Il existerait ainsi, au fond de la dramaturgie du virus, cette fois jouée par tous les humains, un fragile optimisme qu’ignore la variante collapsologique de l’écologisme. Cela sans parler d’un « bienfait » restant tabou à évoquer : la réduction immédiate et effective des pollutions et des gâchis de ressources énergétiques dont le virus nous gratifie – certes, en contrepartie du chômage technique et de sa répercussion financière, dont la facture nous attend…

Encore faut-il percevoir les paradoxes de cette espérance. Sous l’activisme de la réponse quasi militarisée à la pandémie subsiste une réticence à s’orienter vers les manières de vivre qu’exigerait un avenir soutenable. L’opposition guerrière entre virus et confinement des peuples signale la difficulté d’une victoire : si les grands rassemblements de travail, d’éducation, de loisir, les carrefours géants du déplacement et de la consommation se révèlent au départ des « grappes », initiant les trajectoires explosives du virus, cela ne nous indique-t-il pas une chose que nous avions refusé de voir ? La société du futur vivable doit être organisée par des entités plus petites et conviviales, moins dépendantes, moins connectées (y compris les réseaux de communication utilisés par leurs gestionnaires pour surveiller les multitudes).

Est-ce que – sans critiquer les Chinois ou nos autorités sanitaires – la présentation d’une bataille menée à coups de masques et d’interdits, et débouchant sur des hôpitaux aussi vite démontés que construits, ne participe pas d’une théâtralisation elle-même virale, suscitée notamment, derrière le besoin légitime d’agir ensemble, par la répugnance à prévenir de façon bien moins embrigadée les causes de tragédies planétaires ?

Certes, le marché illégal des bêtes sauvages de Wuhan était fragile. Mais personne ne peut dire avec certitude d’où le virus est issu, plusieurs des premiers contaminés n’ayant eu aucun rapport avec lui. Dans bien des domaines, la science a connu des orientations dangereuses et systématiques, au point que certains

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TINE POPPE. – De la série « No Man’s Land », 2016

imaginent que le virus aurait pu s’échapper d’un laboratoire installé non loin du marché. Un souci philanthropique et sanitaire authentique a pu souvent s’accompagner d’erreurs ou de déviances. Comment ne pas penser ici aux perturbateurs endocriniens disséminés dans l’environnement au nom de la lutte moderne contre la vermine ou le manque d’hygiène, ou à

l’implant de « dispositifs médicaux » dont l’enquête sérieuse peine à calculer à la fois les milliards de profits et les dizaines de milliers de victimes.

MÊME s’il n’y a pas eu de largage des patho- gènes étudiés dans les deux grands laboratoires de virologie de Wuhan, l’inconscient collectif ne peut que se remémorer la culture qui favorise la maladiemonde. Dans le Gotham planétaire, la bataille des super-héros oppose celui qui, « pour le Bien », agite en blouse immaculée éprouvettes et intelligences artificielles à celui dont le rire désespéré enflamme la rue. Deux incarnations juvéniles de la même difficulté à s’engager enfin dans un sage emploi de l’universalité. Pratiquons donc au mieux les rituels protecteurs, sans pour autant qualifier de traîtres ceux qui demandent en quoi, pour arracher des vies à une maladie, il faudrait tous nous empêcher de vivre… Au risque d’augmenter d’autres mortalités épidémiques déjà massives, comme les suicides et les dépressions.

Nous userions bien de ce temps suspendu pour réfléchir à trois viralités peu contrôlées : viralité des pouvoirs s’alignant les uns sur les autres, tentés par les politiques répressives isolant les nations, les familles, les personnes ; viralité des technologies qui, investissant l’humain après avoir saccagé la nature, tente de réaliser la pensée « indubitable » par la persuasion ciblée des esprits qu’elle généralise à la vitesse de la lumière (ce dont les techniques de mobilisation participent, bien que parfois « nécessaires » au premier degré) ; viralité enfin de l’argent, accélérée par les deux premières et les accélérant en retour, et qui répondra à toute bonne volonté (de fabriquer des tests, des vaccins ou des masques efficaces sans les jeter toutes les heures, etc.).

Supposons que chacune de ces viralités mondiales désigne indirectement un problème incombant aux 98 % de survivants du Covid-19. Le couple virusconfinement ne synthétise-t-il pas alors la question de l’action imposée aux modes de vie communautaires, familiaux, personnels ? Il faudra, dans un avenir proche, limiter les mobilisations dépensières, polluantes et enrégimentées. L’expérience du télétravail et de la téléscolarité mérite d’être retenue, à condition qu’elle évolue vers des activités « pour soi », libérant des liens de fréquentation autres que la soumission aux hiérarchies centralisées de l’emploi et de l’instruction. Soit le contraire du confinement. Et qui préserveraient des communaux démocratisés, susceptibles de contrebalancer nos éternelles tentations de pouvoir vertical, de savoir absolu et d’accumulation monétaire du néant.

Bref, le Virus mondial n’est pas seulement un ennemi

: c’est une indication. De quoi ? Du fait que la mondialité, jamais vécue avec autant d’intensité par le genre humain, doit réduire les angoisses immémoriales qui poussent celui-ci aux certitudes invasives : maîtrise d’autrui par le pouvoir politique, maîtrise des objets et des corps par la technoscience, maîtrise de la totalité par la finance. Ce qui nous effraie dans le Virus – l’incertitude sur sa nature et son destin – est l’image de ce qui nous terrifie dans notre vie, et cela d’autant plus qu’une société de gestion des populations nous incline à croire qu’elle peut tout décider et régler à la place de nos engagements mutuels.

(1) Lire « Raisons et déraisons d’une “psychose” », Le Monde diplomatique, décembre 2000.

(2) Lire « Psychose de la grippe, miroir des sociétés », Le Monde diplomatique, septembre 2009.

Parution le 8 avril

SOMMAIRE

PAGE 2 :

Nouvelle livraison de « Manière de voir ». – Courrier des lecteurs. – À nos lecteurs. PAGE 3 :

Le refus de Sartre, par ANNE MATHIEU. PAGES 4 ET 5 :

Au Maroc, « on te traite comme un insecte », par PIERRE PUCHOT. PAGE 6 :

Débandade américaine en Afghanistan, par GEORGES LEFEUVRE. PAGE 7 :

Prendre le monde sans changer le pouvoir, par FRÉDÉRIC THOMAS. PAGES 8 ET 9 :

Autonomie en trompe-l’œil aux Philippines, par PHILIPPE REVELLI. – L’avenir sourit à l’Organisation de l’État islamique, par ANTOINE HASDAY ET NICOLAS QUÉNEL. PAGES 10 ET 11 :

À Buchenwald, les antifascistes ont perdu la guerre mémorielle, par SONIA COMBE. – Singulières relations germano-israéliennes, par DANIEL MARWECKI. – Une normalisation en catimini (D. M.). PAGE 12 :

Réinventer l’humanité…, par EVELYNE PIEILLER.

PAGE 13 :

La Ve République en coma politique, par ANDRÉ BELLON ET ANNECÉCILE ROBERT.

www.monde-diplomatique.fr

Avril 2020

PAGES 14 ET 15 :

Géopolitique du brise-glace, par SANDRINE BACCARO ET PHILIPPE DESCAMPS.

PAGE 16 :

Petrobras, privatisation en eaux profondes, par ANNE VIGNA.

PAGES 17 À 23 :

DOSSIER : COVID-19, ET LA VIE BASCULA. – L’hôpital, le jour d’après, par ANDRÉ GRIMALDI ET FRÉDÉRIC PIERRU. – Austérité, la grande faucheuse, par MICHAEL MARMOT. – Au Royaume-Uni, la tentation de l’inéluctable, suite de l’article de THÉO BOURGERON. – Une mine d’or pour les laboratoires, par QUENTIN RAVELLI. – Jusqu’à la prochaine fin du monde…, suite de l’article de RENAUD LAMBERT ET PIERRE RIMBERT. – Derrière les murs de « l’usine à colis », par JEAN-BAPTISTE MALET. – Dès maintenant !, suite de l’article de SERGE HALIMI. – Quand le « doux commerce » propageait la peste à Marseille, par ALAIN GARRIGOU.

PAGES 24 À 26 :

LES LIVRES DU MOIS : « Le Vieux Jardin », de Hwang Sok-yong, par CATHERINE DUFOUR. – « Œuvres », de J. D. Salinger, par HUBERT ARTUS. – Stefan Zweig ou l’horreur de la politique, par ANTONY BURLAUD. – Punir le viol, par HÉLÈNE RICHARD. – Une guerrière contre les conquistadors, par FRANCK GAUDICHAUD. – Esprit critique et jeux vidéo, par VINCENT DE MAUPÉOU. – Écorcher les ténèbres, par OLIVIER PIRONET. – Dans les revues.

PAGE 27 :

Arpenteurs des ailleurs, par HUBERT PROLONGEAU.

Le Monde diplomatique du mois de mars 2020 a été tiré à 219 524 exemplaires.

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