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MAI 2021 – LE MONDE diplomatique 28

Bienvenue au musée de la propagande européenne

PAR JEAN-BAPTISTE MALET *

À BRUXELLES, le parc Léopold abrite un musée insolite qui, depuis son inauguration, le 6 mai 2017, a déjà attiré un demi-million de visiteurs. Nous y entrons par un sas de sécurité où des vigiles contrôlent notre identité, passent nos effets personnels aux rayons X et vérifient notre température à l’aide d’une caméra thermique.

Nous ajustons le casque de l’audioguide et sélectionnons l’une des vingt-quatre langues officielles de l’Union européenne. « Bienvenue à la Maison de l’histoire européenne, un projet du Parlement européen. Au fur et à mesure que nous vous guiderons à travers l’exposition, vous remarquerez que nous ne vous racontons pas l’histoire de chaque nation européenne. »

L’exposition permanente débute par la présentation d’objets ayant trait à la géographie du continent et au mythe grec d’Europe. Après quoi, au XVIIIe siècle, l’heure vient déjà d’évoquer le régime nazi et l’Union soviétique. « Pendant la révolution française de 1789, de simples citoyens renversent la monarchie absolue qui les contrôlait depuis des siècles. Leurs nobles idéaux de liberté, égalité et fraternité sont bientôt souillés par la Terreur, une période de violente répression, d’exécutions de masse et de purges politiques. La guillotine est adoptée par l’État révolutionnaire français pour supprimer ses ennemis », poursuit le narrateur invisible dans l’audioguide, tandis que retentit à nos oreilles le bruit sec et froid d’un couperet. « Le raisonnement – que des objectifs idéalistes peuvent justifier des moyens brutaux – a été utilisé plusieurs fois au cours de l’histoire européenne. Notamment par l’État policier de l’Union soviétique sous Joseph Staline et par le régime nazi en Allemagne. » Cette première analogie se révélera le fil conducteur de la visite.

Les salles consacrées au XIXe siècle passent sous silence les pacifistes proeuropéens tels que Victor Hugo ou Bertha von Suttner, la première femme à recevoir le prix Nobel de la paix, en 1905. On y apprend en revanche que le marxisme serait une « réaction passionnée » à la révolution industrielle, un épisode au cours duquel « les conditions de vie et de travail [des ouvriers] sont souvent épouvantables ». Mais, ajoute la voix, « à la fin du XIXe siècle, leur situation s’améliore avec l’obtention progressive du droit de vote ».

Ne cherchez pas ici la moindre évocation positive d’une lutte du mouvement ouvrier : la chose n’existe pas. D’ailleurs, souligne l’audioguide, « les

* Journaliste.

classes ouvrières n’ont jamais constitué un ensemble homogène. Les membres de la classe ouvrière ne partageaient pas les mêmes caractéristiques, qui variaient en fonction du pays ou du secteur d’activité. » En revanche, les bourgeois, eux, « impulsent des changements économiques et politiques (…) et jouent un rôle important dans l’instauration des démocraties modernes ».

Pour comprendre comment un musée qui a coûté 55,4 millions d’euros aux contribuables européens peut atteindre une telle finesse d’analyse historique, il faut se pencher sur la composition de son comité scientifique. Le 13 février 2007, au moment de son investiture officielle en tant que président du Parlement européen, le cadre dirigeant de l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU) Hans-Gert Pöttering formulait un vœu : « Je souhaite que l’on crée un lieu de mémoire et d’avenir où l’idée européenne puisse prospérer. » L’année suivante, un « comité d’historiens et d’experts en muséologie réputés, issus de divers pays européens », rédige la bible du projet. Dans ces Lignes directrices pour une Maison de l’histoire européenne, la guerre froide commence en 1917 : «Avec le putsch des bolcheviks en Russie, une dictature et une autre forme d’organisation de la société apparaissent à l’Est. Dans beaucoup de pays, l’utopie de l’égalité sociale fait de nombreux adeptes. Le conflit Est-Ouest commence. Il s’agit fondamentalement d’un combat entre la dictature communiste et la démocratie libérale. » La guerre civile espagnole est présentée comme un affrontement au cours duquel « la brutalité atteint des sommets de part et d’autre ». Et ainsi de suite.

Soumis au vote du Bureau du Parlement, le texte est approuvé le 15 décembre 2008. Un conseil de direction composé de personnalités politiques se constitue. Ainsi qu’un comité scientifique chargé de réaliser le musée.

Député européen de 1979 à 2009, le communiste Francis Wurtz a participé aux réunions parfois houleuses du conseil de direction, dans l’espoir que la Maison de l’histoire européenne s’ouvre à la contradiction et à la nuance. « Las, mes efforts n’ont servi à rien, se désole-t-il. Ce musée a été conçu par des combattants de la guerre froide afin d’être conforme à l’idéologie des chrétiens-démocrates allemands. »

La directrice du lieu, Mme Constanze Itzel, conteste ce jugement. « Nous ne souhaitions pas être un musée de propagande », explique-t-elle. Elle estime que le musée célèbre des « valeurs positives » et qu’il est proeuropéen. Elle précise que le comité scientifique a travaillé en toute indépen-

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NALINI MALANI. – « Memory », 2009

dance, sans que le comité de direction interfère dans ses choix. « C’est vrai, commente M. Wurtz. Mais, comme les historiens ont été triés sur le volet en fonction de leurs orientations idéologiques, le résultat est conforme à ce qui était attendu. »

Seule historienne à avoir participé à toutes les étapes de la conception du musée – de la rédaction des Lignes directrices à l’inauguration –, la Hongroise Mária Schmidt siège encore à son comité scientifique. Auteure de livres à la gloire de Ronald Reagan et de George H. W. Bush, elle est titulaire de la 42e fortune de Hongrie, selon le magazine Forbes. Elle possédait l’hebdomadaire progouvernemental Figyelő lorsque ce titre a affiché en « une » le portrait du président de la Fédération des communautés juives hongroises, M. András Heisler, entouré de billets de banque, en novembre 2018. « Perçue par certains Hongrois comme encore plus idéologue que Viktor Orbán, dont elle a été la conseillère de 1998 à 2002, écrivait Le Monde (1er août 2018), Mária Schmidt est une des figures marquantes de la “démocratie illibérale”. »

CERTES, il suffirait de lire au micro d’un congrès de la CDU quelques pages de Patrie (2020), le dernier ouvrage de Mme Schmidt, consacré à la « lutte pour la souveraineté des pays d’Europe centrale », pour déclencher une vague de crises cardiaques dans l’auditoire. Mais la devise de l’Union européenne n’estelle pas «Unie dans la diversité » ? Depuis 2002, Mme Schmidt dirige la Maison de la Terreur de Budapest, l’un des musées les plus visités de Hongrie. L’institution martèle sur trois étages l’idée fixe de sa directrice : la Hongrie a subi au XXe siècle la tyrannie de deux régimes politiques comparables, le nazisme et le communisme. Financé par le premier gouvernement de M. Orbán, ce musée a reçu les éloges du New York Times : «Conçu par un décorateur de Hollywood, il utilise des instruments de torture ainsi que des portraits terrifiants de Staline souriant pour asseoir sa thèse (1).»

À Bruxelles, les salles de la Maison de l’histoire européenne consacrées à la seconde guerre mondiale paraissent mettre en scène la résolution « sur l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe », adoptée le 19 septembre 2019 par les eurodéputés, qui place sur un pied d’égalité « les régimes communistes et nazi (2) ». Discours d’Adolf Hitler et de Staline, autodafés et destructions d’églises, parades militaires… Des écrans géants placés côte à côte projettent des films d’archives allemandes et soviétiques où le marteau et la faucille surgissent en même temps que la croix gammée, donnant au visiteur une impression de symétrie. Nulle mention, en revanche, des accords signés à Munich en septembre 1938, à l’issue desquels la France et le Royaume-Uni autorisent Hitler à envahir la Tchécoslovaquie : le musée fait débuter la guerre par le traité de non-agression d’août 1939 entre l’Allemagne et l’Union soviétique. De même, la bataille de Stalingrad, tournant majeur du conflit, a disparu de la photo, ainsi que les mouvements de résistance communistes. Quant aux camps d’extermination nazis, le commentaire énonce d’un même souffle : « La plupart des victimes juives sont exterminées dès leur arrivée dans les camps. Sous le régime d’occupation soviétique, le régime du goulag isole et fait disparaître des personnes, souvent au hasard, parce qu’elles sont supposées empêcher la construction du communisme. »

Aux étages supérieurs, changement d’ambiance. Des salles lumineuses et colorées chantent le roman européen : reconstruction de l’Europe, naissance de l’État-providence, traités de Rome et de l’Élysée, premier élargissement… La présentation comparée des modes de vie à l’Est et à l’Ouest dans les années 1950 et 1960 détaille de manière équilibrée l’amélioration des niveaux de vie des populations. Mais la faiblesse constitutive de ce musée éclate par l’absence de toute critique vis-à-vis des politiques menées à l’Ouest. L’unique allusion aux grèves ouvrières qui ont marqué le XXe siècle concerne celle des mineurs britanniques (1984-1985).

Vient enfin 1989 : chute du Mur, l’ère des révolutions s’achève. Après quoi, de la guerre en ex-Yougoslavie à l’euro, du projet de Constitution européenne à

la crise de la dette publique grecque en passant par les vagues d’élargissement, l’histoire défile sans accrocs, lisse, consensuelle, riche en progrès économiques. La mise en concurrence effrénée des travailleurs, les délocalisations vers l’Est, les migrations de millions de salariés à bas coût vers l’Ouest ? À la trappe. Le communisme a perdu, le capitalisme a gagné, l’Union européenne reçoit le prix Nobel de la paix en 2012 : fin de l’histoire au sixième étage.

(1) Ian Fisher, « Hungary tells its past and stumbles on the present », The New York Times, 20 avril 2002.

(2) Lire Pierre Rimbert, « Faussaires », Le Monde diplomatique, novembre 2019.

SOMMAIRE

PAGE 2 :

Courrier des lecteurs. – Coupures de presse.

PAGE 3 :

Résilience partout, résistance nulle part, par EVELYNE PIEILLER.

PAGES 4 ET 5 :

Pourquoi les syndicats américains ont perdu face à Amazon, par MAXIME ROBIN.

PAGES 6 ET 7 :

Déferlement de déchets plastiques en Asie du Sud-Est, par AUDE VIDAL. – Un secteur florissant (A. V.).

PAGES 8 ET 9 :

« Le camp de la paix ne comprend pas l’idéologie de Netanyahou », par CHARLES ENDERLIN. – L’inéluctable déclin du sionisme de gauche, par THOMAS VESCOVI.

www.monde-diplomatique.fr

PAGES 10 ET 11 :

Washington sème la zizanie sur le marché européen du gaz, par MATHIAS REYMOND. – Comment saboter un gazoduc, par PIERRE RIMBERT.

PAGE 12 :

Mexico secoue la tutelle américaine, par LUIS ALBERTO REYGADA. – Une diplomatie régionale offensive (L. A. R.).

PAGES 13 À 16 :

DOSSIER : RWANDA, LUMIÈRES SUR UN GÉNOCIDE. – En France, des archives bien gardées, par FRANÇOIS GRANER. – Des décennies de responsabilité belge, par COLETTE BRAECKMAN. – L’énigmatique silence africain, suite de l’article de BOUBACAR BORIS DIOP.

PAGE 17 :

Obama, de Don Quichotte à Sancho Pança, par SERGE HALIMI. – Équivoques de la biologie de garage, par MORGANE PELLENNEC.

PAGES 18 ET 19 :

Les enseignants entre combativité, apathie et sirènes managériales, par ANNE JOURDAIN ET ALLAN POPELARD. – Jeunes cadres en mission (A. J. ET A. P.).

Mai 2021

PAGE 20 :

Emploi domestique, le lobby des patrons, par TIMOTHÉE DE RAUGLAUDRE. PAGE 21 :

La cantine comme lieu de lutte, par MARC PERRENOUD ET PIERREYVES ROMMELAERE. PAGES 22 ET 23 :

Une justice au bord de l’implosion, suite de l’article de JEANMICHEL DUMAY. – Indépendante, mais pas autonome (J.-M. D.). PAGES 24 À 26 :

LES LIVRES DU MOIS. « Kamik », de Markoosie Patsauq, par MARIENOËL RIO. – «Normal People », de Sally Rooney, par HUBERT ARTUS. – Grands chagrins d’ex-ministres, par GRÉGORY RZEPSKI. – Associations méditatives, par MARINA DA SILVA. – Tout ce qui brûle (E. P.). – La Commune de Cronstadt, par CHARLES JACQUIER. – Le poète qui choisit la révolution, par CHRISTOPHE WARGNY. – Dans les revues. PAGE 27 :

Au pays sans vérité, par ANTONY BURLAUD.

Le Monde diplomatique du mois d’avril 2021 a été tiré à 216 395 exemplaires.

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