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OCTOBRE 2021 – LE MONDE diplomatique 28

Les lacets de Harry

PAR MARC RIBOT *

IL était une fois un homme appelé Harry qui ne savait pas nouer ses lacets. Il n’était pas stupide : en d’autres lieux, Harry avait démontré une intelligence vive et réalisé de belles choses. Employé comme ingénieur spatial, il avait conçu plusieurs fusées. Bien que nouer ses lacets ne semblât point requérir des compétences scientifiques pointues, il était, pour des raisons mystérieuses, incapable d’accomplir cette tâche.

Il savait pertinemment qu’avec ses lacets dénoués, il risquait à tout moment de trébucher et de se rompre le cou. Et quand bien même il eût oublié les risques qu’il prenait, on ne manquait jamais de les lui rappeler. Par l’une de ces extravagances qui caractérisaient le comportement humain, les conventions sociales qui d’ordinaire empêchaient les gens d’adresser la parole à un inconnu se volatilisaient dès l’instant où ce dernier portait des lacets dénoués. Alors, le timide s’enhardissait, l’affable devenait agressif et la personne aimante se chargeait de haine (de même que la haine tire volontiers prétexte de l’amour, les réactions de colère soulevées sur son passage se justifiaient rationnellement par l’inquiétude de voir l’homme aux lacets dénoués « trébucher et se rompre le cou »).

À chacun de ses fréquents voyages à l’étranger, il était frappé de constater qu’au-delà des infinies variables des normes culturelles locales, l’« exception des lacets » s’imposait comme la seule constante. Un jour, dans une zone rurale du Sénégal, il s’était même vu enjoindre de nouer ses lacets par un homme qui ne portait pas de chaussures.

Tout se passait comme si le tabou universel interdisant une communication intime ou intrusive avec des étrangers se transformait, en présence de lacets dénoués, en une compulsion, ou un anti-tabou, y compris parmi les gens qui n’auraient jamais songé à intervenir si Harry s’était promené avec une hache enfoncée dans le crâne ou une seringue pendant de son bras. Rien ne paraissait contrarier le contre-tabou des lacets, même dans les contrées où les habitants regardaient ailleurs lorsqu’un enfant se faisait molester dans la rue ou refusaient de « se mêler de ce qui ne les regardait pas » lorsqu’une femme se faisait poignarder à mort dans une zone résidentielle densément peuplée.

Harry se voyait sans cesse interpellé par des inconnus qui lui tapaient sur l’épaule sans ménagement, lui secouaient le bras ou l’apostrophaient depuis l’autre extrémité du couloir d’un aéroport bondé :

« Excusez-moi, vous êtes au courant que vos lacets sont défaits ? »

«Vos lacets sont défaits ! »

À chaque fois, Harry tentait de rassurer les bonnes âmes, même lorsque le risque de trébucher avant de parvenir, disons, jusqu’au siège confortable du café vers lequel il se dirigeait lui paraissait proche de zéro. Alors il posait un genou à terre, malgré une ancienne déchirure du cartilage qui le faisait encore souffrir, et bien que la crainte de rouvrir cette blessure lui semblait plus menaçante à cet instant que le risque de trébucher et de se rompre le cou.

Mais tous ses efforts étaient vains. Il réussissait correctement à faire l’oreille de lapin en tenant fermement le lacet entre le pouce et l’index. Et il comprenait parfaitement l’astuce consistant à faire glisser le serpent autour de l’oreille. Mais à l’étape suivante, au moment où il lui fallait introduire la boucle du serpent dans celle de l’oreille, il y avait toujours quelque chose qui n’allait pas, ou qui était mal fait, ou qui manquait de conviction… de sorte que le nœud se défaisait après quelques minutes de marche.

Harry avait appris – ou échoué à apprendre – la méthode décrite ci-dessus grâce aux enseignements de son père. Le père de Harry avait lui aussi été un ingénieur spatial. Pour tout dire, il avait été un ingénieur nettement plus performant, plus célèbre et mieux payé que son fils ; les fusées qu’il avait construites étaient non seulement plus grandes, mais aussi plus significatives en termes d’impact géopolitique. Le père de Harry n’était pas simplement le père de Harry : il était surtout le « père de la science moderne des fusées ». Quand le petit Harry arriva à l’âge adulte, tous les grands principes et calculs de la science des fusées avaient déjà été découverts ou inventés.

À présent que Harry atteignait l’âge de 57 ans, et que son père était mort depuis vingt ans, il était trop tard pour retourner le voir et lui demander ce qui ne collait pas avec cette histoire de serpent et d’oreille du lapin. Avec le temps, il avait pu constater néanmoins que durant toutes ces années passées à arpenter le monde avec des lacets défaits, pas une seule fois il ne s’était rompu le cou. Et les quelques fois où il lui était arrivé de trébucher, jamais ses lacets défaits n’en avaient été la cause. Et il commença à réfléchir à la question de savoir pourquoi, compte tenu de son innocuité, cette différence particulière méritait d’être ainsi pointée du doigt en place publique.

Une partie de son travail de concepteur de fusées consistait à procéder à une évaluation des risques. Ainsi qu’aimait à le dire son supérieur à la direction des satellites du groupe de télécommunications : «Le risque zéro n’existe pas quand on lance des fusées, notre mission c’est donc de réduire les risques ! »

« EH, VOS LACETS SONT DÉFAITS ! »

«NOUEZ VOS LACETS, SINON VOUS ALLEZ TRÉBUCHER ET VOUS ROMPRE LE COU!»

* Guitariste et auteur de Unstrung : Rants and Stories of a Noise Guitarist, Akashic Books, New York, 2021, dont ce texte est tiré.

Harry entreprit par conséquent d’évaluer les risques liés à la pratique de la marche à pied lacets défaits, en croisant le taux estimé de la population concernée avec le nombre de blessures ou de décès imputables à cette pratique. Il confronta les données ainsi obtenues avec les statistiques des compagnies d’assurances et les études de l’Agence américaine

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PEP CARRIÓ. – « Navegando, caminando… » (Naviguer, marcher…), 2020

pour la sécurité et la santé au travail. Puis, avec l’aide d’un vieux copain du lycée, il accomplit l’exploit de mettre la main sur des statistiques militaires récemment déclassifiées, en conclusion de quoi il énonça que, hors contexte militaire, et exception faite des sites sidérurgiques et des gros chantiers de construction, des lacets défaits étaient très modérément dangereux. En fait, Harry découvrit que la probabilité statistique de perdre la vie ou la santé à la suite d’un incident causé par des lacets défaits était aussi faible que dans le cas de l’ouverture d’un billard dans un établissement servant de l’alcool, ou à l’occasion d’un barbecue à l’extérieur. Pourtant, dans pareilles circonstances, personne ne s’estime autorisé à protester auprès du gérant – « Sortez ce truc tout de suite ! Vous ne vous rendez pas compte que vos clients pourraient s’entre-tuer s’ils perdent la partie ? » –, ni à invectiver le type chargé de la cuisson des côtelettes : « Vous êtes dingue ou quoi ? Ça pourrait exploser et vous brûler toute la peau du visage ! »

SANS parler des statistiques sur les bougies, oh mon Dieu, qui les a lues ? Ah bon, c’est romantique, une bougie ? Vous m’en reparlerez quand vous aurez réduit en cendres votre fichue maison avec tous vos enfants à l’intérieur.

Il y avait quelque chose d’irrationnel – d’injuste, même – dans l’anti-tabou des lacets défaits ! Un jour, pour des raisons tout aussi mystérieuses que celles de son inaptitude à nouer ses lacets, Harry décida qu’il en avait assez. En son propre nom, ainsi qu’au nom de toutes les personnes qui ne pouvaient ou ne voulaient nouer leurs lacets n’importe où, il se promit de contre-attaquer.

Il commença par ignorer tout simplement les commentaires qu’il recueillait sur son passage, poursuivant sa route d’un air imperturbable. Mais il ne fallut pas attendre longtemps avant qu’il répondît

à ses conseillers non sollicités, d’abord par un subtil « j’aimerais mieux pas », puis, s’enhardissant chemin faisant, par des répliques de plus en plus cinglantes, depuis « ces lacets défaits relèvent de mon choix de conscience » à « votre micro-agression m’est désagréable : veuillez cesser tout de suite », voire jusqu’à « laisse mes pieds tranquilles, espèce de porc normalisateur de lacets ! ». Cependant, la colère qui habitait ses reparties les plus militantes était sans commune mesure avec la réaction furieuse que celles-ci provoquaient chez leurs destinataires. Il fut la cible de coups, de crachats et d’insultes. Harry néanmoins resta droit dans ses chaussures, le corps meurtri mais la tête haute, et les lacets fièrement défaits.

Il fit le serment de marcher autour du monde avec ses lacets toujours défaits, et s’il ne dépassa point le Missouri, il avait déjà à ce stade attiré l’attention des grands médias. D’autres se joignirent à sa marche, et assez rapidement il prit conscience qu’il était devenu le leader d’un mouvement global. On l’invita à des émissions de débats, sous des intitulés comme « Lacets dénoués : une nouvelle pratique déviante ? », « Non-conformité des lacets, race et genre : une approche intersectionnelle », « Les cultures de la basket dans le Royaume-Uni de l’aprèsguerre » et « Les réseaux de résistance par le lacet dans la lutte globale ».

Tout se passait bien, un projet de loi interdisant le « lacet-shaming » était même en discussion au Congrès. Puis survint un incident malheureux. La remarque émise par son ancien chef au sujet de l’impossibilité de garantir le risque zéro pour un lancement de fusée s’appliquait également à des activités plus terre à terre. Sur le chemin de son épicerie, Harry trébucha sur ses lacets défaits, se rompit le cou et mourut.

Sa notice nécrologique dans le New York Times citait le message que lui passait l’un de ses voisins, M. Robert Chaucette : « Je te l’avais bien dit. »

SOMMAIRE

Octobre 2021

PAGE 2 :

S’affranchir des intuitions. – Courrier des lecteurs. – Coupures de presse.

PAGE 3 :

Fusion TF1-M6, pour lutter contre Netflix ?, par MARIE BÉNILDE.

PAGES 4 ET 5 :

En Géorgie, l’obsession de la Russie, par PIERRE DAUM. – La dénonciation des « traîtres », une passion nationale (P. D.).

PAGES 6 ET 7 :

Taïwan, pièce manquante du « rêve chinois », par TANGUY LEPESANT. – Cet institut au parfum d’ambassade, par ALICE HÉRAIT.

PAGES 8 ET 9 :

Combat de l’aigle et du dragon en Amérique latine, par ANNEDOMINIQUE CORREA. PAGE 10 :

Stratégie de la tension au Brésil, par SILVIO CACCIA BAVA.

PAGE 11 :

Les deux visages du djihad, suite de l’article d’OLIVIER ROY.

PAGE 12 :

Les serpents tuent encore, par ALEXIA EYCHENNE ET ROZENN LE SAINT.

PAGE 13 :

Mais qui a assassiné Thomas Sankara ?, par BRUNO JAFFRÉ.

PAGES 14 ET 15 :

Ces murs de sable qui surgissent au Sahara, par RÉMI CARAYOL ET LAURENT GAGNOL.

PAGES 16 ET 17 :

« Tu me prives de ma liberté, tu ne me priveras pas de ma mort », par ARIANE BONZON.

PAGES 18 ET 19 :

Quand le numérique détruit la planète, suite de l’article de GUILLAUME PITRON.

www.monde-diplomatique.fr

PAGE 20 :

Éloge de la décroissance, par VINCENT LIEGEY. – Un mot toujours tabou chez les Verts, par PHILIPPE DESCAMPS.

PAGE 21 :

Le footballeur et le chercheur, par MARC BILLAUD.

PAGES 22 ET 23 :

Recette pour devenir un grand chef, par RICK FANTASIA. – «Michelin », le mètre étalon (R. F.). – Naissance du restaurant (R. F.).

PAGES 24 À 26 :

LES LIVRES DU MOIS : « L’Eau rouge », de Jurica Pavičić, par BERNARD DAGUERRE. – « Mousse », de Klaus Modick, par PASCAL CORAZZA. – De quelle Algérie rêver ?, par AKRAM BELKAÏD. – Les insurgées de 1871, par HÉLÈNE-YVONNE MEYNAUD. – Traces de la douleur, par MARINA DA SILVA. – L’objet du combat, par NEDJIB SIDI MOUSSA. – Photomontage et retour au réel, par FRANÇOIS ALBERA. – Dans les revues.

PAGE 27 :

La fête interdite, par ANTOINE CALVINO.

Le Monde diplomatique du mois de septembre 2021

a été tiré à 216 609 exemplaires.

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